Opinions

Par Aymeric de Lamotte, conseiller communal (MR) à Woluwe-Saint-Pierre et avocat


Ne sacrifions surtout pas la Belgique (et la précieuse solidarité inter-régionale) sur l’autel d’un enjeu mineur, d’un pacte déjà vacillant.


Le gouvernement pourrait connaître la première véritable crise de la législature. La N-VA semble plus inflexible que prévu et a signifié aux partis de la majorité qu’elle se désolidariserait du gouvernement si celui-ci signait le pacte pour les migrations lors du sommet de Marrakech le 10 et 11 décembre prochain ; la NV-A craignant que ce nouvel instrument juridique crée des obligations supplémentaires (notamment pécuniaires) pour les pays d’accueil.

Sans rentrer dans le fond du sujet, ni évaluer si les craintes de la NV-A sont fondées ou non, mon propos vise essentiellement à prendre du recul par rapport à ce débat, et s’interroger si ce sujet mérite une crise gouvernementale qui pourrait emporter le gouvernement.

Nous avons eu la chance de connaître cinq années d’entente gouvernementale et une vision long terme et cohérente qui a donné à la Belgique les moyens d’être fière d’elle-même. Par son panache et son sang-froid, Charles Michel a réalisé l’impossible : ferrés les socialistes dans la soute et emmener, plein vent, tout un pays vers des lendemains qui chantent. Les succès se sont enchaînés, tel un chapelet qu’on égrène : le plan Canal qui déterra partiellement l’islamisme d’une capitale huée par le monde entier pour sa cécité ; une solidarité exemplaire en accueillant plus de 45.000 réfugiés dans des conditions décentes et généreuses ; une baisse de la pression fiscale grâce à un "tax shift" échelonné qui tient ses promesses en augmentant les bas et moyens salaires ; plus de 220.000 emplois créés; un taux de chômage qui n’a plus été aussi bas depuis 1981 ; 12,9 milliards d’euros de réduction de charges sur le travail ; la lutte contre la fraude fiscale a rapporté deux fois plus que sous Di Rupo ; etc.

Il serait désolant qu’à six mois du terme d’une législature auréolée de tous ces succès, l’on ne puisse tirer un bilan objectif de cette action publique, laquelle serait plombée par un désaccord au sujet de la ratification d’un pacte international non-contraignant.

L’échec du gouvernement ou le pain bénit des séparatistes


L’implosion du gouvernement verrait la venue d’élections anticipées. Quel que soit l’issue de celles-ci, l’échec d’un gouvernement fédéral creuserait un peu plus profondément le fossé qui sépare les "deux démocraties", l’une de droite au Nord, l’autre de gauche au Sud, et ferait le jeu des partis séparatistes flamands.

Au-delà des clivages et des sensibilités politiques de chacun, il est dans l’intérêt de tous les Belges que ce gouvernement fédéral, trait d’union du Nord et du Sud, soit une réussite. Il en va de l’avenir même de la Belgique.

Je mesure la gravité de mon propos mais ce gouvernement (et sa reconduction en mai prochain) est la dernière chance de sauver la Belgique.

Son échec validerait la thèse des séparatistes : la Belgique est véritablement ingouvernable.

Le drame social qu’entraîneraient des élections anticipées


L’échec du gouvernement rouvrirait inexorablement le dossier communautaire et entamerait la confiance des partis flamands dans le MR, qui est, à leurs yeux, un des rares partis fréquentables du côté francophone.

A terme, cette situation ne pourra déboucher que dans la remise en cause du principe fondateur (et tant contesté par certains partis flamands) de notre système fédéral : le principe de solidarité.

Dans une récente étude réalisée par l’université de la KU Leuven, les chercheurs évaluent qu’entre 2000 et 2020, les montants des transferts de richesse Nord-Sud fluctuent entre 6 et 7 milliards d’euros. Face au chaos et à l’enlisement des négociations, les Flamands pourraient décider de couper la perfusion financière, ce qui déboucherait sur de sérieux embarras financiers en Wallonie et à Bruxelles. Les budgets wallons et bruxellois ne pourraient pas encaisser le coup (en Wallonie la dette publique est digne d’un ratio grec - 184% du PIB wallon). In fine, cela mènerait à une explosion de la précarité et de la pauvreté, et à un réel bain de sang social.

Gardons cette réalité présente à l’esprit lors des négociations. Si les discussions entre partenaires de gouvernement n’aboutissent pas à un accord ces prochains jours, accordons-nous encore un peu de temps pour y réfléchir.

Ne sacrifions surtout pas la Belgique (et la précieuse solidarité inter-régionale) sur l’autel d’un enjeu mineur, d’un pacte déjà vacillant en raison de l’absence de ratification par les Etats-Unis, de l’Australie, d’Israël, et d’une partie importante des pays européens.

J’appelle donc les partis de l’opposition à la retenue car, comme disait Bossuet, "Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes." ; ces partis seront les plus véhéments à déplorer le désastre social qu’entrainerait la chute du gouvernement dont ils se réjouiraient.

J’appelle également le gouvernement à tenir bon et à garder une phrase à l’esprit : "L’avenir et la prospérité du pays est entre nos mains."