Opinions

Une opinion de Corentin de Salle, directeur du Centre Jean Gol.


Il existe une indignation malhonnête qui, au moyen d’une photo ou d’une parole dépouillées d’explications, vise à déclencher une émotion collective de colère et de réprobation pour la canaliser contre une cible : la politique migratoire du gouvernement.

Depuis quelques temps déjà, une entreprise d’une nature assez particulière tourne à plein régime : l’industrie de l’indignation. Le procédé consiste à déclencher, au moyen d’un objet émotionnel (une photo, un film, une parole, ou un fait) habilement dépouillé d’explications et d’éléments contextuels, une émotion collective de colère et de réprobation et à canaliser celle-ci contre une cible. L’indignation a ceci de commode qu’elle dispense celui qui accuse d’argumenter. L’émotion emporte l’adhésion. Elle est moutonnière, populacière, grégaire. Elle a pour elle la force car elle a pour elle le nombre. Irrésistible, elle contraint les indécis et les réticents à se taire voire à se désolidariser sous peine de passer pour complices.

Dans notre pays, la cible privilégiée de l’industrie de l’indignation, c’est le gouvernement fédéral, ses membres et les partis qui le composent. Et le terrain le plus fertile à la fructification des raisins de la colère, c’est la politique migratoire. Cela fait plus d’un an que les partis de l’opposition, leurs satellites, diverses ONG et associations citoyennes ont clairement choisi de récupérer politiquement toute une série d’affaires : les visas syriens, le rapatriement de Soudanais, le décès de la petite kurde et - dernière en date - l’arrestation d’une équipe de journalistes à Steenokkerzeel.

Les chiens de garde

Entendons-nous : l’indignation est quelquefois un devoir moral, une révolte contre l’injustice et le sursaut de l’homme libre face au pouvoir qui oppresse. Traditionnellement, plusieurs acteurs assument le rôle de chien de garde : la presse, l’université, les artistes, la société civile, etc. Malheureusement, il existe des formes perverties, malhonnêtes ou pathologiques de l’indignation. Comme rien n’est simple, il arrive même que ces entreprises manipulatrices s’opèrent à partir de véritables drames - par exemple, le mort de la petite Mawda - mais auxquels on attribue une signification, des motivations et une portée qu’ils n’ont pas.

A chaque fois, toute une dramaturgie se déploie : les gros titres, des éditoriaux graves et sentencieux sur le rappel des "heures sombres" et le crépuscule de la démocratie, des déclarations hystériques, des procès d’intention, les invectives, les réactions de la N-VA, les interpellations, un appel aux "bons" et "authentiques" libéraux à se désolidariser, etc. En bref, l’affaire Dreyfus. Trois ou quatre semaines plus tard, l’affaire se dégonfle. En attendant la suivante... En réalité, même si l’afflux des réfugiés s’est accru en raison de la crise syrienne et autres facteurs géopolitiques, la politique d’accueil des réfugiés est restée identique à celle pratiquée depuis des décennies en Belgique et les pays limitrophes. Quant aux prétendus scandales, ils reposent généralement sur du vent : la Cour de Justice Européenne a donné raison à la thèse du gouvernement sur les visas syriens ; le rapport du CGRA, en l’absence d’indices établissant la matérialité de faits prétendus de tortures, a autorisé la poursuite du rapatriement des Soudanais ; contrairement à ce que prétend Zakia Kattabi, le gouvernement n’est pas responsable du décès de Mawda ; contrairement à ce que prétend Jean-Claude Marcourt, le gouvernement n’a pas ordonné l’arrestation de journalistes, etc.

L’industrie de l’indignation part d’un objet émotionnel assorti d’une information tellement lapidaire que le média paraît s’effacer devant l’immédiateté de l’objet ainsi désigné. L’imposture consiste à faire croire que les faits parleraient d’eux-mêmes. Or, l’actualité, ce ne sont pas des faits bruts mais des faits sélectionnés, qui doivent être restitués de façon adéquate et auxquels il importe de donner une signification. "Informer", c’est, étymologiquement, "doter d’une forme" une réalité extralinguistique.

Des enfants dans des cages?

Donnons un exemple de manipulation. Comment ne pas s’indigner devant la décision initiale de Trump de séparer les réfugiés de leurs enfants ? La meilleure preuve qu’une image ne suffit pas à comprendre le réel sans intermédiaire, c’est le fait qu’on a découvert la semaine passée que Yanela Varela, la petite hondurienne de 2 ans qui pleure à un poste frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, qui a fait la couverture du Time Magazine comme l’icône des enfants séparés par la politique de Trump n’a, en réalité, jamais été séparée de ses parents et séjourne avec eux dans un centre pour migrants de McAllen au Texas, comme l’a déclaré, Denis Varela, le père, au Washington Post (point confirmé par l’AFP). Autre exemple : la photo virale des deux enfants endormis dans une petite cellule à la porte grillagée (qualifiée de "cage") et qui circulé abondamment sur les réseaux sociaux il y a quinze jours, date en réalité du 18 juin 2014 (publiée à l’époque par Associated Press), période à laquelle l’Amérique était présidée non par Trump mais par un certain Obama…Pourquoi ne pas avoir dénoncé ces pratiques à cette époque ? Pas parce qu’on se soucierait beaucoup plus de ces enfants aujourd’hui mais peut-être parce qu’Obama, contrairement à Trump, n’avait pas la quasi-unanimité de la presse contre lui.

Si on décide de suspendre son jugement le temps d’examiner le contexte, on voit alors se dessiner une réalité beaucoup plus complexe. Trump, dans un esprit de tolérance zéro, avait simplement décidé d’appliquer une législation existant avant lui : les migrants qui franchissent illégalement la frontière sont enfermés avant d’être jugés. Sous Obama, les migrants accompagnés d’enfants ne pouvaient être enfermés avec eux car il est interdit d’enfermer un mineur plus de 20 jours. Dès lors, une pratique de "catch and release" consistait à libérer enfants et parents dans l’attente du jugement. Evidemment, 80% ne se présentait pas au tribunal, ce qui a engendré le véritable déferlement auquel Trump a promis de mettre fin. Les effets pervers de la politique migratoire de l’administration Obama sont innombrables. Beaucoup d’enfants accompagnant les migrants n’étaient en réalité pas les leurs mais des "viatiques", des "instruments" interchangeables kidnappés et utilisés par les passeurs pour faire passer la frontière à leurs clients. On a retrouvé dans le désert des corps d’enfants abandonnés par ces derniers après avoir été trop "utilisés", etc. D’autres atterrissent dans des gangs ultra-violents. D’où la volonté de les placer dans des familles d’accueil plutôt que de les laisser aux parents prétendus. Etc, etc.

Le lexique

L’industrie de l’indignation pratique la dramatisation. D’abord, il y a le choix de la sémantique extrêmement violente et insultante emprunté soit aux crimes nazis de l’entre-deux guerre (rafles, déportation, bruits de botte, racisme, fascisme, etc.) soit, plus récemment, au lexique médical (infester, se propager, contaminer, métastases, etc.). Ensuite, il y a l’affirmation gratuite, je dirais même "à la mode", que tel ou tel fait serait attentatoire à l’Etat de droit, à une valeur démocratique majeure, à une liberté fondamentale, à une institution séculaire, etc. Ainsi, Elio Di Rupo interpellant le Premier Ministre à la Chambre à propos de l’arrestation de l’équipe RTBF sur le chantier des maisons d’accueil de familles de migrants du site Steenokkerzeel, affirmait que ce fait - et plusieurs autres - étaient des "atteintes aux droits fondamentaux des personnes et aux libertés des citoyens".

Encore une fois, quoi de plus scandaleux que l’arrestation d’une équipe inoffensive de journalistes ? Mais, à en croire l’auteur de la vidéo de deux heures des activistes de "Toute autre chose" (postée sur son groupe FB), elle a préféré pénétrer dans une des zones du chantier avec les agitateurs (vidéo 1, 1.38.42) et y attendre l’intervention policière. A y réfléchir, on peut se poser quelques questions. Le devoir d’informer autorise-t-il des journalistes à pénétrer dans une zone interdite au public ? Le journaliste n’est-il pas, lui aussi, un justiciable ? Où se situe la frontière entre l’acteur et le spectateur de l’acte illégal ? N’aurait-on pas pu imaginer que l’équipe RTBF réalise son direct en restant sur le bord de la route et qu’elle filme l’arrestation de la police en pointant l’objectif à travers le treillis de la barrière ?

Ajoutons qu’il est évident que le but premier des activistes qui s’enchaînent à la barrière est de se faire arrêter pour dénoncer (et filmer) la brutalité policière. Ils les poussent à la bavure en les insultant, en les traitant de "Robocop" etc. De la même façon, il y a quelques années, lorsqu’Alexis Deswaef, ex-président de la Ligue des Droits de l’Homme, prend part à un rassemblement non autorisé au centre de Bruxelles, c’est bien évidemment avec l’intention de se faire arrêter par la police afin de dénoncer les prétendues brutalités policières et se construire une figure de rebelle en guerre contre l’Etat sécuritaire. Il y a clairement ici une aspiration à devenir un martyre. Ces attitudes ne sont pas sans rappeler ce que Voltaire, dans son Traité sur la Tolérance, raconte à propos des premiers Chrétiens dans l’empire romain. Selon lui, les Romains étaient l’un des peuples les plus tolérants de l’Antiquité dans le domaine de la religion. Rome abritait des temples, synagogues et lieux de culte pour tous les dieux de tous les peuples de l’Empire (Isis, Osiris, Astarté, etc.) mais c’est l’intolérance et les déprédations des Chrétiens exigeant un dieu unique qui aurait entraîné par la suite les réelles persécutions contre ces derniers.

L’industrie de l’indignation est dangereuse pour la démocratie car elle alimente les passions populistes, dégrade la politique et néantise le débat public. Les élections approchant, il semble malheureusement illusoire de tabler sur son essoufflement. La focalisation de cette industrie sur le dossier migratoire révèle néanmoins une chose : il faut réformer le système hypocrite et inefficace de l’immigration économique et cela doit nécessairement se faire de manière cohérente au niveau européen.