Opinions

Une opinion de Leyla Yilmaz, étudiante en traduction et interprétation.

Un des problèmes majeurs de l’enseignement en Belgique – je ne ferai ici pas de distinction entre le secondaire et le supérieur – réside dans son incapacité à tenir compte des particularités des individus. Le système se prétend égalitaire et accessible à tous ; libre à chacun de s’inscrire où il veut pour une somme relativement modique (en comparaison avec d’autres pays européens et non-européens, à ceux qui objecteraient). Ainsi, mises à part certaines branches scientifiques et artistiques, les examens et autres concours d’entrée n’existent pas en Belgique. D’aucuns trouvent cette initiative merveilleuse car non « discriminatoire », d’autres froncent les sourcils lorsqu’on aborde le sujet ; je me range du côté de ceux-là.

Tout d’abord, de ce système non-méritoire résulte une sorte de je-m’en-foutisme de la part des étudiants – voire de la société belge dans son ensemble. Les études sont perçues comme une nécessité, un passage obligé vers la quête du précieux sésame, garant de l’élévation du statut social : le diplôme. Le savoir et la connaissance sont très peu valorisés. Ou du moins pas de la « bonne » manière.

Quand j’assiste à un cours, je ne peux que constater avec désarroi le désintérêt total de mes « camarades » envers la/les matière(s) enseignée(s), désintérêt allant de pair avec celui des professeurs. Aucun effort n’est fourni de la part des deux « camps », la scène relève presque de l’absurde : peu ou pas d’échange intellectuel, à quoi bon ? Ce qui importe (au mieux) du côté des étudiants est la réussite de l’examen final. Ce qui importe du côté des professeurs ? Garder sa bonne place et attendre sagement la fin de l’année ? En tant qu’étudiante, je ne possède pas de réponse. Ma seule certitude repose sur l’empathie que j’éprouve envers ceux qui doivent « faire cours » à un auditoire sourd-muet. Assise sagement dans la salle de classe, il m’arrive parfois de m’arrêter un temps pour observer le spectacle alentour. Tristement, personne ne semble être conscient de ce qui se passe, de soi-même ou de ce qu’on (y) fait. Nous sommes là « parce qu’il le faut ». Inévitablement, le cerveau se met en veille. Le mode automatique requiert la passivité.

Alors, qui est le coupable ? Pour l’instant je l’ignore, je ne jette le blâme sur personne en particulier. Je m’interroge, j’essaie de comprendre, je remets en question – chose qu’on devrait nous apprendre davantage, soit dit en passant.

Aucune considération envers la personnalité de l’individu

En vérité, il ne s’agit plus d’apprendre quelque chose (sur soi-même, le monde, les autres, ou d’apprendre tout court), de s’élever intellectuellement ou encore de se dépasser pour aller vers un « mieux ». Les études sont devenues synonymes d’une formalité sans saveur, un peu comme l’épreuve du permis de conduire. Il suffit d’être en mesure de retenir une quantité d’informations et de les régurgiter sur le papier le jour de l’examen. De surcroît, il faut avoir « appris » à étudier de cette manière-là, aussi insensée soit-elle.

A côté de cela, on trouve des perles rares. Des professeurs vifs et passionnés absorbés par leur matière, des étudiants brillants sortant du lot et qui « en veulent ». Si la majorité d’entre eux s’adapte aux demi-exigences du système mis en place, d’autres ne trouvent pas leur place, en dépit de résultats exceptionnels dans leur(s) branche(s) de prédilection. Je pense à ceux qui ont sans doute déjà dû subir la dure loi des « humanités », incarnation la plus parfaite de l’arbitraire et du ridicule du système belge prétendument égalitaire. Pour réussir (et donc être valorisé), mieux vaut être moyen dans toutes les matières que d’être excellent dans un ou des domaine(s) précis. Ne cherchez pas les génies des maths ou de la littérature, l’intellectualisme n’a pas sa place en Belgique. A titre d’exemple, on préfère faire redoubler un(e) élève, faute de moyenne « suffisante » en physique et en chimie alors que ses notes dans les matières dites littéraires sont excellentes et qu’il/elle désire être journaliste plus tard (exemple fictif parmi tant d’autres). Aucune considération envers la personnalité de l’individu, l’important est de « respecter les règles », qui sont les mêmes pour tout le monde. L’élève en question n’aura qu’à faire un effort, tant pis si sa confiance en lui en prend un coup. Loger tout le monde à la même enseigne rend-il le système plus « juste » pour autant ? Les exemples de cas comme celui-là sont hélas plus nombreux qu’il n’y paraît.

Or la situation ne s’améliore guère dans l’enseignement supérieur. On pourrait croire qu’en « choisissant » ses études, l’individu trouvera son bonheur, n’ayant plus à faire face à des matières non voulues. En réalité, peu d’options sont disponibles. L’individu n’a que l’illusion du choix ; quand il s’inscrit, il adhère à un ensemble de cours sélectionnés au préalable, formant le « cursus ». Pas ou très peu de spécialisations s’offrent à lui, puisque la formation reste très généraliste (*). Un « pack » d’environ 25 heures de cours par semaine, laissant peu de place à la possibilité de travailler sur le côté – encore une des nombreuses anomalies du système belge. Impossible de devenir adulte, de grandir, d’évoluer, que ce soit dans la pensée ou d’un point de vue purement pratique. Le schéma de l’école secondaire se reproduit. La seule différence consiste en la possibilité « d’étaler » ses études grâce aux « crédits résiduels ». Largement débattue dans la sphère universitaire, cette méthode ressemble davantage à une solution boiteuse, symptôme d’un problème plus profond auquel on ne veut prêter attention.

J’ai perdu espoir

L’étudiant(e) motivé(e) doit donc « subir » des cours non-voulus et souvent inutiles pour ses projets d’avenir, en plus du désintérêt, non seulement des professeurs, mais aussi des autres étudiants n’ayant rien à faire là, bien qu’étant judicieusement passés à travers les mailles du filet. L’ennui s’installe, s’ensuivent la démotivation et le manque d’implication, que doivent affronter à leur tour des professeurs à bout de force ou éteints. Fatalement, le serpent se mord la queue, ou le cercle devient vicieux, c’est selon. Quelle est la solution idéale ? Faut-il promouvoir des examens d’entrée dans certaines écoles ? Où se trouve le(s) problème(s) ? Y en a-t-il seulement ? Autant d’interrogations sans réponse.

Peut-être fais-je partie de ces étudiants un peu trop exigeants, capricieux, incapables d’affronter les difficultés sans rien dire. J’ose croire que c’est une bonne chose. Je me suis longtemps interrogée, suite à mon expérience personnelle, sur les valeurs pédagogiques des règles mises en place. Aucune justification ne m’a été apportée, autre que « parce que c’est le règlement ». J’ai abordé ici beaucoup de points qui mériteraient d’être développés davantage. Le caractère fouillis de ce brûlot traduit ma confusion à l’égard d’un système qu’on m’avait vanté comme « juste » et dans lequel j’ai perdu espoir. A présent, ma décision est prise. Mon inclination pour le refus a supplanté tout le reste. Quitte à en payer le prix, je refuse de sacrifier mon envie d’apprendre et de me dépasser pour m’adapter à un système dans lequel je n’ai de toute façon pas ma place. Mes professeurs n’auront plus à lire mes copies teintées d’amertume, puisque, comme des milliers d’étudiants belges exilés, j’ai décidé d’aller voir si l’herbe était plus verte ailleurs.


Une opinion de Leyla Yilmaz, étudiante en traduction et interprétation.

(*) Cette assertion vise le milieu dont je fais partie, c’est-à-dire celui des lettres.