Opinions

François de Bernard, philosophe et consultant, anime le réseau du GERM (1)


"Ex Libris", film de Wiseman en compétition à la Mostra de Venice décortique la Bibliothèque publique de New York. Loin de l’image du stockage et de la diffusion de livres, ce temple du savoir fait exploser ses frontières pour devenir une expérience citoyenne. A partager.

Nous avons pris l’habitude de nous lamenter de la pauvreté intellectuelle et politique des Etats-uniens. En effet, après les illusions portées par Obama, mais vite refroidies, Trump n’a eu de cesse, par sa démarche aussi délétère qu’obstinée, de nous conforter dans l’idée que cette "grande nation" était vraiment sans espoir. Or voici que Frederick Wiseman, signant "Ex Libris", un film étonnant sur le fond comme sur la forme (présenté à la Mostra de Venise2), lave ce regard désabusé par une enquête roborative sur les missions, méthodes et résultats d’une institution hors du commun : la Bibliothèque publique de New York (NYPL3).

Pas d’"entertainment" ici

Un tel projet "documentaire" pourrait apparaître à la fois vain et fastidieux. En effet, comment s’intéresser pendant plus de trois longues heures à un sujet aussi aride ? A fortiori, si l’on sait que le réalisateur ne sacrifie à aucune facilité, aucune parenthèse distrayante (point d’entertainment ici !), et ne s’efforce à aucun moment de flatter la bonne conscience ou les sentiments du spectateur ? Tout au contraire, il enchaîne de longues séquences prises sur le vif qui permettent, pas à pas, de construire une représentation juste et complexe de l’institution NYPL, de son fonctionnement déconcentré, de son développement accéléré, de sa remise en question permanente, enfin de son rôle important à l’échelle de la métropole new-yorkaise. Avec patience et sur un mode quasi pointilliste, il soumet ainsi au spectateur un modèle sans équivalent qui prête à rêver d’une possible extension au-delà de son territoire d’expérimentation historique et géographique.

Immense variété de services

Très loin de la vieille idée de bibliothèque confinée à un lieu de stockage et de diffusion de livres, Wiseman nous prend par la main pour mesurer l’explosion actuelle des limites de ce temple du savoir, plus du tout figé. "J’ai été surpris de découvrir l’immense variété de services, d’opportunités et d’expériences que les bibliothèques apportent à celui qui franchit leur porte. Les bibliothèques d’aujourd’hui sont devenues des centres communautaires offrant aussi bien programmes post-école aux enfants que cours pour adultes en langues, citoyenneté, administration et programmation informatique. Sans considération de l’actuel contexte politique américain, la bibliothèque reste un idéal d’inclusion, de démocratie et de liberté d’expression."

Défi de la fracture numérique

Au fil de réunions restreintes ou présentations publiques de l’équipe dirigeante de la NYPL, il met en évidence l’extraordinaire engagement, énergie et vision que cette équipe déploie, s’efforçant, quelles que soient les contraintes budgétaires et de partenariats, de toujours repousser les limites du possible et du meilleur en faveur des bénéficiaires existants et à venir du "système-bibliothèque". On soulignera son attention particulière au défi de la fracture numérique, pour lequel des solutions imaginatives sont mises en œuvre avec succès, mais aussi pour les problématiques de l’emploi, les succursales de la NYPL jouant un rôle de pivot complémentaire entre demandeurs et offreurs d’emplois. Des extraits de conférences-débats organisées en son sein autour d’intervenants d’horizons très divers - scientifiques, historiens, philosophes, poètes, artistes tels que Patti Smith ou Elvis Costello - illustrent l’importance centrale accordée à la formation de l’esprit critique qu’elle ne cesse de promouvoir.

De fait, en un temps où le créationnisme, le communautarisme, le nationalisme, le climato-scepticisme, les "fake news", la violence sociale et religieuse, le rejet de l’Autre sous toutes ses figures étendent leurs ravages, mais aussi où l’école apparaît à bout de souffle, voire exsangue, devant le mur de ses missions, il semble singulièrement opportun de mieux connaître ces autres institutions qui parviennent à faire bouger les lignes de manière décisive sur leurs propres terrains. Face à un politique hostile ou défaillant, les enjeux et défis majeurs deviennent chaque jour plus clairs. Comment créer de l’inclusion sociale, culturelle et économique - "du lien" - au lieu d’en détruire sans fin ? Comment renforcer l’appropriation individuelle et collective des compétences et savoirs nouveaux, devenus nécessaires ? Comment stimuler sans répit l’intelligence critique des citoyens face aux problèmes "micro et macro" qui les submergent au quotidien, afin qu’ils sortent du cycle résignation-violence-désespoir ?

Un film exemplaire

Par les éléments de réponse convaincants et nullement dogmatiques qu’il apporte à de tels défis, "The New York Public Library" est un film exemplaire. Formulons ici le souhait qu’au-delà des salles et télévisions, ce film de Wiseman soit largement diffusé et discuté dans les écoles, les universités, les Maisons des jeunes et de la culture, les associations œuvrant dans le champ social et éducatif. Car nous avons besoin de partager cette expérience citoyenne et d’en débattre ensemble.

-> (1) Anime le réseau du Germ. Dernier ouvrage paru : "Pour en finir avec ‘la civilisation’" (Ed. Yves Michel, 2016)

-> (2) "Ex Libris - The New York Public Library", film en compétition officielle à la Mostra 2017.

-> (3) La NYPL est constituée d’un réseau de 92 antennes couvrant la métropole new-yorkaise, avec 18 millions d’utilisateurs et 32 millions de visiteurs en ligne par an.