Opinions

Lt Général(e.r.)

Parmi les priorités que la France a définies pour son action à la tête du Conseil européen figure le développement de la défense européenne au sein de l'Otan dont elle souhaite réintégrer la structure militaire. Au même moment, la France vient aussi de publier un livre blanc sur la défense et la sécurité nationale.

Que signifie ce retour au sein de la structure militaire de l'Otan ? Le développement d'une "véritable" défense européenne au sein de l'Otan actuelle est-il crédible ? Que penser du livre blanc français sur la défense ?

Le retour de la France au sein de la structure de commandement militaire de l'Otan aura surtout une signification politique car la France participe depuis... toujours à ses activités militaires classiques. Beaucoup de responsables politiques estiment cependant qu'un développement de la défense européenne ne peut se faire au "détriment" de l'Otan. Expression ambiguë mais explicable. La Grande-Bretagne et d'autres Etats de l'UE sont, en effet, adversaires de toute idée d'une défense européenne autonome. En réintégrant les principaux états-majors de l'Otan, la France imagine-t-elle pouvoir en créer une dans le cadre de l'Otan ou accepte-t-elle simplement la suprématie politique des Etats-Unis non seulement au sein de l'Otan mais aussi, de facto, au sein de l'UE ?

Dans ces colonnes, j'ai déjà essayé d'expliquer qu'aujourd'hui, les intérêts stratégiques des Etats-Unis ne coïncidaient pas nécessairement, loin de là, avec ceux de l'UE et qu'une véritable Europe de la défense ne pourrait exister que si l'UE disposait, comme les Etats-Unis d'ailleurs, d'un système de renseignement et d'une chaîne de commandement politique et militaire autonomes (1). Face à l'émergence des grandes puissances asiatiques dont la Russie, face à la nécessaire stabilité au Moyen-Orient et de part et d'autre de la Méditerranée, est-il normal que la stratégie de l'UE dépende à ce point de la stratégie de puissance des Etats-Unis ?

Parler en 2008 de stratégie de l'UE relève bien sûr de l'exercice virtuel mais quand on voit la volonté politique affichée jusqu'ici par les Etats-Unis de rester "la" superpuissance mondiale, l'Europe ne devrait-elle pas s'inquiéter des tensions que cette stratégie, si elle est poursuivie par le successeur de G. W. Bush, va provoquer en Eurasie ?

Est-ce l'intérêt de l'UE de favoriser cette poussée continue de l'Otan vers l'Est (Ukraine, Géorgie, etc.) ? De voir les Etats-Unis déployer unilatéralement aux confins de la Russie un bouclier antimissile pour se protéger d'une menace iranienne pour le moins hypothétique ? De voir les Etats-Unis appliquer la stratégie chère à l'amiral Mahau, des bases militaires extérieures pour assurer leur suprématie de puissance maritime mondiale (2) ?

N'est-il pas temps pour les Européens de se démarquer nettement de la stratégie des Etats-Unis dans l'ouest de l'Asie ? En dignes héritiers de l'amiral Mahau, en effet, les Etats-Unis veulent imposer à l'Irak un accord sur la future présence militaire permanente dans ce pays que le pourtant très pro-américain gouvernement irakien rejette tant il est humiliant; au point que ce gouvernement réclame maintenant un calendrier de départ des troupes américaines que le Pentagone refuse de donner !

Les problèmes de la défense et de la sécurité européenne ne devraient-ils pas être discutés et résolus par l'UE, l'organisation la mieux à même de défendre les intérêts vitaux des Européens, et non par l'Otan où les Etats-Unis défendent d'abord leurs propres intérêts ?

Le livre blanc français illustre bien "l'incertitude stratégique" à laquelle les démocraties européennes font face aujourd'hui. La difficulté, en fait, est de définir non seulement les menaces auxquelles devraient répondre les forces armées mais surtout celles ayant une influence "réelle" sur la structure des forces. A ce propos, la confusion est totale.

Ne parvenant pas à sérier les menaces, les responsables politiques en inventent beaucoup qu'ils définissent avec des expressions qui font florès dans les séminaires comme : "menace diffuse à l'échelle mondiale", "lutte contre la prolifération des armes de destruction massive", "lutte contre le terrorisme international", "lutte contre les Etats voyous" ou encore : "catastrophes... en tous genres" ! Le livre blanc français n'échappe pas à cette confusion sur la définition des menaces et, finalement, on peut se demander si, en France comme ailleurs, on ne restructure pas les armées davantage sous le poids de l'héritage du passé et des contraintes budgétaires qu'en prévision des "challenges" de l'avenir.

Il est intéressant de lire les réflexions d'un groupe d'officiers français des trois armées, parues dans "Le Figaro" du 19 juin (3).

Ces officiers reprochent au livre blanc un manque de "priorité" dans l'énoncé des menaces "puisqu'au titre des menaces" écrivent-ils "il retient à la fois l'attentat terroriste, la guerre de haute intensité, le désordre dans le tiers-monde et la pandémie grippale". Incohérence, ensuite, par rapport à l'évolution de la "conflictualité", le paradigme de la "guerre industrielle" (entre arsenaux étatiques) ayant été remplacé par celui de la "guerre bâtarde" le plus souvent au "sein des populations". Ce dernier exige à la fois des forces terrestres plus nombreuses, une capacité de projection aérienne et navale plus affirmée, une réorientation des programmes en conséquence (3).

En d'autres termes, et c'est le cas depuis 1945, les guerres interétatiques ou de haute intensité deviennent de plus en plus improbables à cause de la dissuasion nucléaire. Par contre, depuis vingt ans, toutes les armées des démocraties sont engagées dans de nombreux conflits intraétatiques (ou asymétriques) plus ou moins intenses mais de longue durée, face à des milices ou bandes armées locales, et au milieu de populations civiles souvent victimes des exactions de celles-ci. Pour réussir ces missions il est essentiel de "conquérir" les populations, dans le bon sens du terme, mais cela exige beaucoup d'hommes sur le terrain car, dans ce type de conflit, la valeur du "soldat" - attitude, comportement, discipline, etc. - l'emporte de loin sur la valeur des "matériels". Depuis vingt ans, le manque d'hommes a été durement ressenti par tous les patrons sur le terrain. Ce manque d'hommes allant de pair avec la durée des conflits entraîne aussi une lassitude au sein des forces terrestres, car les mêmes hommes sont trop souvent réengagés. En 1993, en Bosnie, j'ai attendu, en vain, les milliers d'hommes qui avaient été promis à l'Onu. Il suffit d'ailleurs de lire "La Libre" du 11 juillet dernier pour illustrer mes propos. M. F. Cros dans un article concernant le Soudan écrit : "Des casques bleus impuissants... La force internationale est en sous-nombre et sous-équipée." Et dans un petit coin du journal sous le titre : "Soldats dégoûtés" on peut lire : "Près de la moitié des soldats de l'armée britannique pensent à quitter les forces armées... L'armée britannique est confrontée à des problèmes de fatigue des troupes."

Pour compenser ce déficit permanent en soldats sur le terrain, les responsables politiques engagent souvent des moyens aériens. Or, dans un conflit intraétatique, rien n'est plus contreproductif pour "gagner" la population que les bombardements aériens. Qui dira un jour, le nombre élevé de "bavures" commises en Irak ou en Afghanistan lors des attaques aériennes. Certains nous rebattent les oreilles à propos des technologies de pointe dont sont équipés les avions en matière d'acquisition du renseignement - on repère un homme à des kilomètres de distance sur le toit d'une maison ! - mais comment se fait-il que le 6 juillet dernier, par exemple, en Afghanistan, une attaque aérienne provoque la mort de 47 civils dont seulement trois hommes, alors que ces avions étaient censés attaquer des talibans ! Comment voulez-vous "conquérir" le coeur des populations après de telles erreurs ?

Toujours est-il qu'en France, la quantité d'hommes "projetables" (c'est-à-dire : les opérationnels) va passer de 50 à 30 000 hommes et qu'en Grande-Bretagne avec 12 000 hommes déployés en Irak et en Afghanistan la coupe est pleine.

Evidemment, remettre l'homme-soldat au centre du dispositif de défense, ce qui permettrait enfin d'intervenir efficacement dans les conflits de ce siècle et aussi d'agir face aux crises humanitaires qui en découlent souvent, ou encore face à des catastrophes naturelles majeures, exigerait un formidable renversement des priorités dans les programmes d'acquisition des équipements et armements. Cela suppose que les politiques et les chefs des armées puissent faire prévaloir "leurs" besoins opérationnels réels qui ne coïncident pas toujours avec les intérêts des industriels de l'armement et de l'équipement.

Assurer la défense et la sécurité effective de l'Europe, ce serait bien; le faire d'une façon autonome au sein de l'UE, ce serait beaucoup mieux. Mais surtout il faudrait qu'on définisse les menaces réelles de l'avenir et qu'on cesse de discuter sur des menaces (prolifération, terrorisme, pauvreté, pandémies) qui n'ont, en fait, que très peu d'influence sur les structures des forces armées. J'allais oublier l'essentiel. Dans nos sociétés, amollies par des décennies de paix et de confort, le gros problème des forces armées est de pouvoir encore recruter des soldats, des vrais... Sans cela le concept de l'Europe de la défense est en fait vide de sens.

(1) "La Libre" du 24 avril 2008.

(2) "La Libre" du 15 avril 2004.

(3) "Une espérance déçue". Article signé par le "Groupe Surcouf".