Opinions
Une opinion de Martine Maelschalck, senior advisor de l'entreprise de consultance Whyte Corporate Affairs. 


Est-il encore possible de durer en politique ? Au vu de l’enthousiasme suscité par l’arrivée des "petits nouveaux" à l’Assemblée nationale française et de la propension à "dégager" les vieux briscards, la question mérite d’être posée.

Les citoyens appellent au renouvellement du paysage politique. Une volonté de changement, démocratiquement saine après les scandales qui ont bouleversé la scène politique ces dernières années ? Sans aucun doute. Mais aussi une réaction bien plus triviale, et vieille comme le monde. Sur l’air de "tout nouveau, tout beau". Ou, comme l’écrivait de manière plus imagée le poète latin Plaute il y a plus de 2000 ans : "Piscis nequam est nisi recens" (le poisson n’est bon que lorsqu’il est frais).

Pourquoi ce besoin de changement ? Il y a d’abord un phénomène de rejet viscéral après les récents scandales qui ont révélé de la part d’un certain nombre d’élus des comportements inappropriés ou en marge de la déontologie. Même si, parfois, ces comportements sont restés dans le cadre strict de lois et règlements toujours en vigueur, ils ne sont plus aujourd’hui acceptés comme tels et sont vus comme contraires, sinon à la lettre de la loi, du moins à son esprit, à l’éthique, à la déontologie. La société évolue, les citoyens deviennent de plus en plus exigeants vis-à-vis des élus et des élites, et un comportement qui passait sous le radar il n’y a pas si longtemps devient aujourd’hui une tache indélébile sur la moralité de ceux qui s’en rendent responsables.

Changer de casting

Mais le besoin de changement n’est pas seulement conjoncturel et lié aux "affaires". Il est aussi structurel, ce que les professionnels du marketing ont bien compris. Quand vous changez de smartphone un peu plus souvent que nécessaire ou quand vous laissez au placard des vêtements de la saison précédente, les qualités technologiques de votre téléphone ne sont pas en cause, pas davantage que l’esthétique de votre ancienne garde-robe. Vous avez tout simplement cédé à l’irrésistible appel de la nouveauté.

Or, ce qui est vrai pour les objets l’est aussi pour les êtres humains. Au-delà des considérations politiques, il y a une autre raison au désir périodique de changer les têtes. Une raison nettement plus superficielle, qui a trait à la lassitude et à l’ennui. A l’envie de changer de casting. Quand les hommes et les femmes politiques se succèdent à eux-mêmes d’élection en élection, il n’est pas rare qu’ils occupent la scène pendant 10, 20 ou 30 ans. Et 10, 20 ou 30 ans, avec les mêmes mimiques, les mêmes tics de langage, les mêmes bons mots et les mêmes diatribes… en ces temps de zapping et d’instantanéité de l’information, ce n’est pas seulement long, c’est une éternité. Pourquoi le public, qui brûle si facilement ce qu’il a adoré et qui a besoin de nouveauté comme de pain, ferait-il une exception pour le personnel politique?

Prenons l’exemple des Etats-Unis où l’électorat ne s’amuse jamais autant que lorsque surgit à l’investiture présidentielle un candidat neuf, original, et de préférence inconnu au bataillon. Indiscutablement, l’attrait de la nouveauté et de l’originalité prime sur le programme politique ou les compétences du candidat. C’est la victoire de la forme sur le fond.

Les médias, caisse de résonance du grand public, jouent un rôle amplificateur dans ce phénomène de désamour, d’autant qu’ils ne sont pas les derniers à s’enthousiasmer à la vue de nouvelles têtes. Même la perspective de devoir renouveler un carnet d’adresses devenu partiellement obsolète ne vient pas gâcher le plaisir des vétérans du journalisme politique.

Gare au premier (faux) pas

Le renouvellement des cadres, c’est pour les journalistes l’occasion de quitter la routine, de sortir des sentiers battus, d’entendre de nouveaux discours, de voir de nouvelles postures… En France, aujourd’hui, on pourrait presque palper la jubilation des journalistes politiques face à l’afflux de "petits nouveaux" - en tête desquels le président Emmanuel Macron.

En Belgique, en 1999, lorsque les sociaux-chrétiens ont été boutés hors du gouvernement après la crise de la dioxine, beaucoup de journalistes politiques, lassés de l’Etat CVP et des "pas de commentaire" de Jean-Luc Dehaene se réjouissaient ouvertement de voir débouler un Premier ministre charismatique à la tête d’un gouvernement "arc-en-ciel". Quinze ans plus tard, en 2014, lorsque le gouvernement fédéral s’est formé avec la N-VA et le MR (mais sans le PS), une partie de la presse regardait avec fascination cette équipe atypique faire ses maladies de jeunesse. Sans l’épargner pour autant.

Car désormais, les débutants ne bénéficient même plus d’un demi-jour d’état de grâce. Le regard du grand public sur le personnel politique est aujourd’hui tout sauf teinté de compréhension et de mansuétude. Gare au premier (faux) pas. Quant au statut de jeune pousse, il n’aura qu’un temps.

Stratégie de communication durable

Le phénomène est-il pour autant irréversible ? Est-il impossible de remonter la pente une fois que l’on est tombé dans la fosse aux has-been ? Ou peut-on au contraire passer entre les mailles du filet du "dégagisme" ? Voire se refaire une virginité ? Il n’y a pas de fatalité. Certains politiques parviennent à se relever après une traversée du désert et à apparaître - parfois grâce aux services d’un communicant de génie -, comme des hommes nouveaux, sans passé et admirés des jeunes générations. L’un des cas les plus célèbres est sans doute celui de François Mitterrand, politicien professionnel, peu populaire et déjà largement sexagénaire, qui allait devenir, sous la patte du publicitaire Jacques Séguéla, le héros de la "Génération Mitterrand". Avec le petit bémol que l’on était alors dans les années 80, une époque où les gourous de la pub faisaient la pluie et le beau temps. Et où le passé refaisait plus difficilement surface qu’aujourd’hui.

Mais il existe aussi des hommes et des femmes politiques qui durent, tout simplement. Ce sont ceux qui savent faire coïncider la forme avec le fond. Leur comportement est celui que leur souffle la voix de la raison : travail, efficacité, respect de la gouvernance, bon contact avec la population, promesses tenues. Pour éviter d’être confrontés à la lassitude du grand public, il leur faudra pourtant s’adapter en permanence, développer des compétences leur permettant de répondre aux nouvelles attentes de la population, gérer intelligemment leurs réseaux sociaux, entretenir leurs relations avec les médias… Bref, mener une stratégie de communication dynamique et durable.