Opinions

Comme personnage historique, que sait-on de Jésus ?

Si Jésus a existé, on n’en sait finalement que très peu de choses parce que les textes des évangiles sont des textes d’enseignement chrétien qui nous montrent les croyances des premiers chrétiens, mais pas vraiment les paroles mêmes et les actes mêmes de Jésus. Un des arguments souvent utilisés est de dire que si cela avait été un mouvement important de son époque, les historiens latins en auraient parlé. Or, il n’y a aucune trace. Cet argument me semble recevable mais pas convaincant. Si, dans mille ans, on découvre quelques centaines de livres sur notre époque, il est vraisemblable que, par exemple, nos successeurs ne connaîtront pas l’existence actuelle des témoins de Jéhovah. Pourtant ils existent. Et donc, il est possible qu’un certain nombre d’auteurs latins n’aient pas attaché d’importance à un phénomène qui ne leur paraissait pas majeur parce qu’ils ne pouvaient pas imaginer le développement que cela aurait par la suite.

Par rapport à ce que l’on sait, diriez-vous que Jésus fut parmi les premiers indignés ?

J’aimerais dire oui, parce que politiquement, cela me plairait. Mais je suis forcée de constater qu’il y a dans les textes des propos qui sont très contradictoires parfois. Par exemple “je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive”. Pendant 19 siècles, Jésus a été utilisé par ceux qui pensaient qu’il était un garant de l’ordre, et donc pour justifier les inégalités sociales, le servage, la ségrégation raciale. Donc, le personnage est ambigu. Certains voudraient y voir le premier indigné, mais à côté de cela, il y a certain nombre de propos qui peuvent être pris dans un sens plus conservateur. Selon les propos qui nous sont transmis par les évangiles, Jésus annonce la fin du monde (“Mon royaume n’est pas de ce monde”). Il veut bouleverser l’état des choses religieuses, mais pas forcément par des moyens humains.

Les chrétiens retiennent eux davantage les messages de solidarité, de compassion. Mais l’Eglise a-t-elle été fidèle à l’enseignement de Jésus ?

Il n’y a qu’à voir par exemple la question de la guerre et de la paix. Il y a dans les béatitudes des choses très claires qui nous enjoignent de préférer la paix à la guerre (“Bienheureux les artisans de paix”). Or, jusqu’au premier tiers du XXe siècle, l’Eglise entretient une très grande méfiance à l’égard de tous les pacifistes. Elle poursuit une politique d’alliance du sabre et du goupillon, où on justifie un très grand nombre de guerres. Aujourd’hui encore, vous avez à l’intérieur de l’Eglise des mouvements très divergents. Vous avez Pax Christi, mais vous avez aussi des évêques aux armées qui justifient tout récemment les attaques contre la Libye, les bombardements, etc. Donc, vous avez souvent des contradictions majeures. Ce que je dis à propos de la paix et de la guerre peut aussi s’appliquer à la justice sociale. “Il sera plus difficile à un riche d’entrer au paradis qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille”. Cette phrase peut être prise dans le sens d’une volonté de changement social mais en fait l’énorme majorité des prises de position de l’Eglise ont été dans le sens du conservatisme social.



Entretien : J-P. Du.

Jésus annonce la fin du monde (“Mon royaume n’est pas de ce monde”). Il veut bouleverser l’état des choses religieuses, mais pas forcément par des moyens humains.



ANNE MORELLI PROFESSEUR À L’ULB DIRECTRICE DU CENTRE INTERDISCIPLINAIRE DES RELIGIONS ET DE LA LAÏCITÉ © La Libre Belgique 2011