Opinions

Par Luc Gennart, Colonel aviateur ingénieur e.r., échevin (MR) à la Ville de Namur, et Raymond Dory, Général de brigade e.r., ex-conseiller militaire au sein du cabinet Reynders.

Le Rafale français n’a jamais été lauréat dans les cinq marchés publics européens pour lesquels il concourait, sans parler d’autres échecs patents au plan mondial comme au Brésil ou en Inde. Le refus inexpliqué de répondre à l'appel d’offre belge par la voie légale trouve-t-il son explication dans ces échecs à répétition?


La décision du gouvernement belge d’acquérir le F-35 pour remplacer le F-16 vieillissant a suscité pas mal de vagues tant en Belgique qu’à l’étranger. Rarement un marché de l’armement aura provoqué une telle polémique. Pourtant, c’est bien parce que notre population ne montre pas beaucoup d’appétence pour les investissements en matière de défense, considérés souvent par le citoyen belge au mieux comme un mal nécessaire, que ce gouvernement a lancé en mars 2017 une procédure par appel d’offres public adressée à cinq agences étatiques afin d’objectiver le choix d’un nouveau chasseur-bombardier permettant de classer les candidats selon des critères les plus transparents possibles. Seuls deux soumissionnaires ont finalement répondu intégralement aux 164 questions – publiques - du Request for Governmental Proposal (RfGP) : le Royaume-Uni pour l’Eurofighter-Typhoon et les Etats-Unis pour le F-35. Après les retraits de BOEING et de SAAB, la France décide de son côté de ne pas répondre au RfGP mais propose, en échange du Rafale, un “partenariat stratégique” dépassant largement le cadre du marché.

Un “contrat du siècle” transparent

C’est au terme d’une sélection transparente présentée au Parlement, procédure unique au plan européen pour ce type d’investissements sensibles, que l’avion américain a remporté le marché en l’emportant dans l’intégralité des 7 critères majeurs retenus. Pour couronner le tout, le F-35 affiche le prix le plus bas. Les retours sociétal et industriel vont pouvoir être maintenant négociés très concrètement entre l’avionneur et les acteurs institutionnels et industriels belges. Ils s’annoncent d’ores et déjà prometteurs. Voilà pour les volets technico-opérationnel et industriel.

Toutefois, le volet politique a pris des proportions considérables : l’initiative française et les pressions qui l’ont entourée ont soulevé pas mal de questions en Belgique. Invoquant la menace sur la sécurité juridique de la procédure de marché public, notamment l’exigence française d’introduire une clause de confidentialité sur le prix (en totale contradiction avec le principe de transparence du marché souhaité par le gouvernement), la Belgique a décidé de ne pas prendre en compte l’offre française. Retenons quand même que la publication du prix en matière de marchés publics, par les temps qui courent, est élémentaire et consubstantielle à la bonne gouvernance.

Le mécontement de Paris

Le choix final a provoqué des réactions courroucées, principalement à Paris. Le reproche qui nous est fait d’affaiblir la défense européenne est proprement inacceptable : le Danemark, l’Italie, le Royaume-Uni et les Pays-Bas (sans parler de la Norvège, hors UE) ont fait le choix du F-35, les accuse-t-on de torpiller la défense européenne?

C’est d’autant plus surprenant que la France vient d’acquérir en grandes pompes le 15 janvier de cette année sur la base aérienne 123 d’Orléans en présence de Madame Parly, Ministre des Armées, le premier des 4 C-130J-30 qu’elle a commandés aux USA en janvier 2016 pour répondre à un besoin opérationnel qui aurait pu être couvert par l’A-400M européen…

En revanche, un seul pays européen a acheté le Rafale : la France

Constatons aussi que le Rafale n’a jamais été lauréat dans ces cinq marchés publics européens pour lesquels il concourait, sans parler d’autres échecs patents au plan mondial comme au Brésil ou en Inde. Le refus inexpliqué de répondre à notre appel d’offre par la voie légale trouve-t-il son explication dans ces échecs à répétition?

L’Europe de la Défense passe non seulement par une interopérabilité maximale mais aussi et surtout par le développement de systèmes d’armes européens à la pointe de la technologie. Les avions européens actuellement sur le marché sont considérés comme étant de 4ème génération, une technologie développée dans les années ’90. Le propre Chef de l’Armée de l’Air francaise, le Général Lanata, s’est inquiété en août 2017 en commission Défense de l’Assemblée nationale du risque de surclassement du Rafale par les pays européens partenaires équipés du F-35… L’appareil américain s’affiche de 5ème génération, notamment pour ce qui est de la fusion des données, un must dans les conflits modernes.

Il est donc évident que ce choix fait par un petit partenaire comme la Belgique, que ce soit pour l’Union européenne ou l’OTAN, se traduit par une contribution de grande valeur ajoutée pour tous nos alliés.

Seul le Système de Combat Aérien du Futur (SCAF), programme lancé à l’initiative de l’Allemagne et de la France, devrait nous offrir une plate-forme européenne de 6ème génération : elle n’est pas attendue avant trente ans, délai classique dans le développement de ce type de système d’armes. La Belgique, comme d’autres pays européens, se devait de faire maintenant le choix offrant le meilleur rapport qualité/prix du moment pour les prochaines décennies. En revanche, nul doute qu’elle s’associera au programme SCAF au moment voulu.

Pour preuve, les choix qui sont faits dans les futurs investissements majeurs pour la Composante Terre et la Marine sont purement européens, en partenariat étroit avec la France pour la plupart comme pour le développement de la future famille de blindés SCORPION et JAGUAR.

Un rejet de l’Amérique de Trump?

Enfin, invoquer le délitement des relations transatlantiques pour justifier un choix purement européen n’est qu’une vision réductrice et à court terme de la géopolitique actuelle. Le pilier de la défense européenne s’appuie solidement sur l’axe euro-atlantique, même si le Président Trump en écorne régulièrement les principes. La posture géostratégique des Etats-Unis n’en est pas fondamentalement modifiée, ce Président fera peut-être un second mandat, il ne sera de toute façon qu’une parenthèse dans l’Histoire. La Belgique ne peut se payer le luxe de faire des choix qui engagent la sécurité et la défense des générations futures sous le coup de l’émotion du moment, en escamotant l’objet même de ce marché public qui est d’acquérir le système de combat aérien le plus performant qui volera bien au delà de la moitié du XXIème siècle.