Opinions

Ecrivain néerlandais. Traduit en français chez Sabine Wespieser Editions ("Mort de l'amour" - 2002, "Pollen" - 2004 et "La Plage verticale" - janvier 2008)

Enfant, je croyais que la Belgique était la démarcation entre les Pays-Bas et la France. Une bande frontière qu'il fallait franchir pour aller en vacances. Nous la traversions en voiture, au début des vacances d'été, d'un trait, et de nuit.

Tous les lampadaires de l'autoroute étaient allumés. Il y faisait très calme. Traverser la Belgique avait quelque chose de solennel, à mes yeux. Je me souviens des lumières dans le port, et des lumières des fabriques. Et, ici et là, un jet de flamme. La Belgique semblait être un grand chantier, mais il était désert. Les Belges existaient-ils vraiment ? Avaient-ils le don de se rendre invisibles ?

En 1988, je suis venu habiter Bruxelles pour étudier le droit européen à l'ULB. J'y ai rencontré des gens de tous les coins de l'Europe, mais aucun Belge. Bruxelles, pour moi, n'était pas la même chose que la Belgique. Bruxelles était la capitale de l'Europe, et autour d'elle s'étendaient la Wallonie et la Flandre, qui ne voulaient rien avoir affaire l'une avec l'autre.

Je savais que des Belges travaillaient à Bruxelles : je les voyais sortir en masse de la Gare centrale, le matin, et s'y engouffrer de nouveau le soir - au pas de course, comme s'ils ne voulaient pas rester une minute de plus dans cette ville. Ils rentraient en Belgique. Dans leurs fermettes, dont ils descendraient bien vite les volets pour se sentir enfin chez eux. Le soir, Bruxelles appartenait à ceux qui y étaient restés. Je ne pouvais leur trouver aucun dénominateur commun. Etaient-ce donc eux, les Bruxellois ?

Les Belges sont les plus grands individualistes qui soient. Lorsque les Turcs ou les Italiens gagnent un match de football, ils roulent en cortège au son des klaxons triomphants, et agitent leurs drapeaux dans les rues de Bruxelles. Mais lorsque ce sont les Belges qui gagnent, on ne remarque rien. Peut-être parce que les joueurs de l'équipe nationale, les Diables Rouges, viennent pour la plupart d'Afrique. Et aussi parce qu'ils ne gagnent presque plus jamais.

Kim Clijsters et Justine Henin ont mis les Flamands et les Wallons dos à dos, mais maintenant que Clijsters s'est retirée, les Flamands doivent, en tant que Belges, se ranger derrière Henin. C'est à la mort du roi Baudouin, en 1993, que j'ai vu pour la première fois que les Belges constituaient une unité. Ou, en tout cas, qu'ils aspirent à en être une. Ils étaient montés à Bruxelles de tous les coins de la Belgique pour déposer des fleurs devant le Palais royal, sous un soleil ardent. Ils pleuraient leur roi perdu, parce qu'il était peut-être le seul qui les reliait tant soit peu.

A la radio, des reporters bouleversés rendaient compte toutes les heures des télégrammes de condoléances envoyés à la Reine par de hauts dignitaires, annonçaient qui serait présent aux obsèques et combien de milliers de personnes affluaient constamment devant le palais. Tout le monde aimait le Roi. Toujours plus de rois et de présidents devaient venir aux funérailles, toujours plus de gens devaient s'agglutiner devant le palais, pour montrer à quel point il était aimé. Un véritable bilan. Les Belges s'indignaient que le président des Etats-Unis d'Amérique ne vînt pas. Leur amour était humilié. N'étaient-ils donc pas assez importants ?

Les foules humaines devaient grossir; pour que quelque chose au moins soit grandiose dans cette vie, nous porte au-dessus de toutes les petitesses. Alors, que tonnent plus de canons, qu'étincellent plus de couronnes, qu'à chaque heure l'on observe le silence, que ce silence dure encore plus longtemps, que l'amour s'exprime. Je me souviens d'un bouquet de fleurs de la Kredietbank accroché aux grilles du Palais. En lettres tarabiscotées, le ruban annonçait : "Adieu Sire. La Belgique doit vivre et vivra grâce à vous."

Je me souviens d'un vieux monsieur interviewé par une chaîne de télévision. Par sept fois, l'intervieweuse lui demanda s'il était triste, l'homme répondit cinq fois qu'il était très triste, la sixième fois qu'il était malade de chagrin et à la septième, il se mit à pleurer. Soudain, de partout, des gens avec des caméras et des appareils photo s'attroupèrent autour de lui pour consigner son chagrin, symbole du chagrin du peuple belge tout entier. Mais les caméras se détournèrent, ennuyées, lorsque l'homme s'arrêta de pleurer et, soulagé, reprit haleine, parce que le plus gros du chagrin était passé.

Quelques années après la mort du roi, les mêmes Wallons, Flamands et Bruxellois défilaient, affligés, à travers Bruxelles, dans les marches blanches. La mort du père n'était pas la seule à éveiller la fraternité, celles des petites filles en faisaient aussi naître le désir. Ce désir vacilla et s'éteignit après quelques mois.

Et la joie partagée, qu'en est-il ? Le jour de la fête nationale, les parades militaires défilent dans la pluie. Je n'ai vu le prince Philippe rayonnant qu'une seule fois : lorsque, à la sortie de la comédie musicale "Tintin", il en a donné un commentaire enthousiaste devant les caméras de télévision.

Dans la mairie de la petite ville flamande de Lennik, et à l'exigence du parti nationaliste flamand Vlaams Belang, les photos du roi Albert et de la reine Paola ont été décrochées. Le ministre flamand des Affaires intérieures a fait savoir qu'il n'existe aucune obligation légale d'accrocher les photos du couple royal dans une mairie.

Le prince Laurent, à l'occasion d'une visite officielle à un refuge d'animaux, s'est vu boycotter par les photographes de presse parce qu'il se faisait trop attendre. C'est ainsi que disparaît une famille royale. A la longue, on ne les reconnaît même plus.

Récemment, je déjeunais dans un restaurant anversois. Un homme et une femme se sont assis à la table voisine. Je n'ai pas fait spécialement attention, mais j'ai vu, du coin de l'oeil, que la femme parcourait ostensiblement la salle des yeux. Quand nos plats sont arrivés, elle nous a souhaité bon appétit. Elle tenait son sac anxieusement sur son giron. Lorsqu'elle est allée aux toilettes, mon ami m'a murmuré qu'il s'agissait de la princesse Astrid. Mais personne, dans le restaurant, ne l'a reconnue. Pas même la personne qui servait. Astrid nous regardait avec désespoir, cherchant la réassurance et l'amour.

Belges, suivez l'exemple des Pays-Bas. Essayez d'aimer votre maison royale, même si c'est difficile. Rendez-lui confiance en elle, aussi déjantée qu'elle soit. Il faut d'abord donner, pour recevoir. Qui veut vivre un conte de fées doit y croire. Les Belges ont trop peu de conscience nationale, et encore moins de fierté nationale. Leurs espaces naturels ont été parcellarisés et couverts de bâtiments, leurs chefs-d'oeuvre architecturaux, jetés à bas : incapables de s'y opposer d'un bloc, ils ont laissé faire, le coeur gros. Mais la fierté croît lentement, et les Belges sont un peuple jeune.

La Belgique est l'Europe en petit. Une collection d'individus, très différents les uns des autres, étrangers l'un à l'autre, dont l'individualité n'est pas soumise au joug d'une culture ou d'une histoire commune. Et c'est ainsi qu'ils sont des Européens idéaux.

Les Hollandais sont tellement hollandais, les Allemands tellement allemands, les Français tellement français : ils doivent donc se défaire aussi vite que possible de leur identité nationale pour devenir de véritables Européens. Mais le Belge est, de nature, quitte et libre : un Belge peut être n'importe qui. J'aime les gens qui peuvent être n'importe qui. Seuls les fascistes croient à la légitimité du "Blut und Boden".

J'ai plusieurs fois été sur le point de demander la nationalité belge. Parce qu'en fait, un passeport belge me dé-nationaliserait. Je me sentirais officiellement un étranger au coeur de l'Europe, dans un pays qui est un no man's land, le pays de personne en particulier, le pays de tout le monde. Et c'est ainsi qu'est le monde idéal, pour moi. Comme la Belgique.