Opinions Une opinion de Michael Petitjean, professeur à l'IESEG School of Management (Lille) et à l'UCL. Affirmer, comme je l’entends trop souvent, que le fossé entre pauvres et riches n’a jamais été aussi large, relève de la propagande mensongère.

Né en Afrique, j’ai grandi au milieu de nulle part, sur le campus d’un établissement d’enseignement secondaire fondé par des missionnaires au début du siècle dernier. Je me considère encore aujourd’hui comme un enfant de la brousse, en dépit du fait que j’ai vécu pendant cinq ans à Herstal, à 100 mètres à vol d’oiseau de l’entrée principale de la FN. L’éducation que j’ai reçue a toujours placé la justice sociale au centre de mes préoccupations. Je suis malgré tout interpellé par les discours apocalyptiques que j’entends sur les inégalités, thème qui est devenu à la mode depuis la sortie du livre de Thomas Piketty.

A la page 317 de ce livre, Piketty écrit pourtant que "la part des revenus détenus par les 1 % des ménages les plus riches en Europe continentale et au Japon n’a pas augmenté significativement depuis les années 1970, contrairement à ce qui s’est passé dans les pays anglo-saxons". Piketty souligne clairement que les Etats-Unis et le Royaume-Uni n’ont rien à voir avec l’Europe dont la Belgique fait partie. Malheureusement, peu de personnes en Europe en sont conscientes. En France, la part du revenu total détenu par les 1 % des ménages les plus fortunés est inférieure à celle qui prévalait durant la quasi-totalité des années 1960. Cette part est actuellement 2,5 fois moins élevée qu’en 1900. Affirmer, comme je l’entends trop souvent, que le fossé entre pauvres et riches n’a jamais été aussi large, relève de la propagande mensongère.

La preuve par plusieurs études

En matière d’inégalités, la Belgique n’a d’ailleurs rien à envier à la France : elle fait même mieux. Selon une récente étude scientifique de trois collègues universitaires anversois, Decoster, Dedobbeleer et Maes, la Belgique affiche aujourd’hui une part du revenu total détenu par les 1 % des ménages les plus fortunés inférieure de 3 points de pourcentage en moyenne à celle en vigueur en France.

Les grands indicateurs d’inégalité confirment la performance exceptionnelle de la Belgique, que ce soit sur la base du coefficient de Gini sur les revenus, celui sur le patrimoine, le rapport entre les revenus des ménages les 20 % les plus riches et ceux des ménages les 20 % les plus pauvres, ou encore la part du patrimoine total détenu par les 1 % des ménages les plus fortunés. En réalité, la Belgique rivalise souvent avec la Suède et parfois même avec la Norvège.

Une autre étude scientifique de deux collègues universitaires, Van Rie et Marx, montre qu’il n’y a "aucune indication selon laquelle les inégalités entre les revenus nets des ménages en Belgique ont augmenté de manière significative au cours des 30 dernières années".

En réalité, les pays qui affichent une plus grande égalité que la Belgique dans la répartition du patrimoine sont souvent des pays plus pauvres que la Belgique. Devons-nous pour autant rêver d’un pays plus égalitaire dans lequel tout le monde s’appauvrit ? Nous sommes également les premiers à critiquer les Etats-Unis ou l’Allemagne où les inégalités sont plus élevées, mais nous oublions un peu vite qu’ils ont accueilli une population immigrée beaucoup plus importante qu’en Belgique ou en France.

Tout cela respire l’ostracisme

A y regarder de plus près, l’art de la propagande consiste souvent à fouiller dans les données pour identifier une catégorie de la population qui s’en sort moins bien qu’une autre. Par exemple, lorsque les écarts entre les 10 % des ménages les plus riches et les 10 % des ménages les plus pauvres ne montrent pas de creusement des inégalités, on préfère zoomer sur les 1 % des plus riches, ou même les 0,1 % des plus fortunés. On en arrive même parfois à s’en prendre à des entrepreneurs ou des hommes d’affaires en particulier.

Tout cela respire l’ostracisme qui consistait à voter le bannissement de citoyens en Grèce antique. On classe les gens selon leur revenu et leur patrimoine; on les méprise dès qu’ils appartiennent à une catégorie différente. Ces attitudes de défiance sont un poison pour l’amélioration du "vivre ensemble". Faut-il désormais se demander si, un jour, vous et moi serons ostracisés à notre tour ?

Il faut d’abord créer des richesses

Une autre stratégie critiquable consiste à développer ses propres indicateurs d’inégalité lorsque les indicateurs existants ne semblent plus correspondre aux a priori idéologiques ou au vécu sur le terrain.

Il y a aussi la technique qui consiste à zoomer sur l’évolution enregistrée au cours de l’année dernière ou des deux dernières années. Tout scientifique sait pertinemment bien qu’il est frauduleux de conclure à une quelconque évolution à la baisse ou à la hausse sur base d’une ou de deux années.

Enfin, il y a la stratégie qui consiste à sortir un chiffre pour la Belgique sans jamais le comparer à celui que l’on observe chez nos voisins.

Un grand nombre de personnes en Belgique sont favorables à la réduction des inégalités, mais tout le monde comprend qu’il faut d’abord créer des richesses pour les redistribuer.

Imaginez que vous ayez le choix de vivre dans un pays sans savoir à l’avance le revenu que vous obtiendriez. Le premier pays est relativement égalitaire : les pauvres reçoivent 800 euros et les riches reçoivent 1 600 euros. Le second est relativement inégalitaire : les pauvres reçoivent 1 200 euros et les riches reçoivent le triple, soit 3 600 euros. Personne ne choisira le premier pays, sauf les fous ou les idéologues. Tout le monde préférera vivre dans le second pays plus inégalitaire où les plus pauvres vivent mieux et où la capacité de redistribution des revenus est plus grande.

Plus riche et tout aussi inégalitaire

Le philosophe John Rawls en avait eu l’intuition, tout en soulignant l’importance de ne pas se limiter à la simple comparaison des richesses. L’objectif de cet exemple élémentaire est de montrer que les inégalités importent mais qu’il peut s’avérer immoral de les considérer indépendamment du niveau absolu de pauvreté, de la capacité contributive des plus aisés, et de la qualité des institutions démocratiques qui varient de manière phénoménale entre les pays.

Aujourd’hui, la Belgique est à la fois plus riche et tout aussi égalitaire qu’il y a 25 ans. Le niveau de richesse par habitant est 2,5 fois plus élevé aujourd’hui qu’au début des années 1990. Son PIB par tête aura progressé davantage qu’en France, presque aussi bien qu’en Allemagne réunifiée, mais moins bien qu’aux Pays-Bas.

Les vraies priorités

Avant de redistribuer les richesses sur base des capacités contributives de chacun, il faut pouvoir les générer. Certes, nous pouvons viser collectivement à devenir les champions du monde en matière d’égalités, en détrônant la Finlande ou le Danemark, mais il est irresponsable de penser que nous pourrions y arriver durablement en taxant le patrimoine de "la classe des privilégiés".

Au lieu de se préoccuper prioritairement des inégalités, nous devrions penser à l’amélioration du sort des plus défavorisés, y compris des immigrés qui fuient la misère de leur pays. Cette amélioration passe par l’obtention d’un emploi qui reste l’un des moyens les plus efficaces pour progresser sur le plan socio-économique. Sans une meilleure éducation et une plus grande adéquation des compétences aux besoins de l’industrie et des services en mutation, c’est cause perdue.