Opinions Une civilisation à dominante agnostique est une première au niveau de l’histoire. Trois scénarios sont possibles. 

Une chronique de Charles Delhez.

Dans 20 ans, il y aura encore des clochers dans le paysage de nos villes et villages. Mais ces édifices abriteront-ils des communautés chrétiennes célébrantes ou bien seront-ils devenus des centres commerciaux, des musées, ou autre chose encore ? Je ne sais. L’enquête publiée récemment par l’Église (voir LLB du 22 novembre) relance la question. Certes, 52,76 % des Belges se disent catholiques (une majorité, donc) et 9,42 % pratiquants, mais les églises sont de plus en plus désertes et l’encadrement clérical est en voie d’extinction (2 entrées au séminaire de Namur, en septembre, pour la partie francophone du pays). Le 3e week-end d’octobre dernier, il y avait seulement 286 393 personnes à la messe, soit environ 4 % de la population.

Heureusement, les "bénévoles" ne manquent pas (on parle de 163 360, pour 5 277 prêtres, dont beaucoup d’étrangers), et notamment dans le domaine du service aux plus pauvres et aux déshérités. Nous sommes là au plein cœur du christianisme qui est un "style de vie", selon le pape François, et non d’abord un culte. "Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat", proclamait Jésus. Ceci étant dit et devant l’être, l’aspect plus religieux mérite aussi réflexion. Et là, il y a de nombreuses interrogations dans nos contrées.

La religion ne disparaîtra pas sur notre planète… Peter Berger, un sociologue américain, après avoir prédit une sécularisation massive dans les années 1970, est revenu sur ses propos et a annoncé un XXIe siècle intensément religieux. Mais il parle aussi de "l’exception européenne". Que restera-il en effet de la religion dans nos contrées d’ici une vingtaine d’années ? Les questions de l’existence de Dieu et de l’au-delà sont toutes deux plantées au cœur de l’homme, affirmait Jean d’Ormesson. Nos concitoyens, cependant, ont de plus en plus de peine à y répondre et se déclarent agnostiques, sans religion. Une civilisation à dominante agnostique est une première au niveau de l’histoire, selon l’historien Jean Delumeau. Je vois dès lors trois scénarios possibles.

- Soit notre société de plus en plus éclatée verra quantité de petits groupes se réunir un peu partout, chacun relevant d’une philosophie ou d’une religion différente. Individualisme contemporain oblige. L’être humain a en effet besoin de sens et de valeurs, et d’un enracinement spirituel. "Jadis, la religion était contenue dans une bouteille, l’Église. Aujourd’hui, la bouteille est cassée et l’on retrouve de la religion partout", a pu écrire Alain Touraine. Dans l’Empire romain, les chrétiens, qui ne représentaient que 20 % des citoyens quand Constantin s’est converti (313), ne se sont-ils pas réunis durant trois siècles dans des maisons particulières ?

- Soit l’islam, en croissance et en visibilité grandissante, ajoutera à notre paysage de nombreux minarets, peut-être financés par des pays pétroliers. La nature a horreur du vide. Si une société ne puise plus du sens dans ses racines, elle va en chercher ailleurs. Et qui nierait, à la lumière de l’actualité, que l’islam peut avoir quelque chose de conquérant ?

- Soit, après une période de recul, notre pays renouera avec son passé. En URSS, par exemple, il n’y avait pratiquement plus de chrétiens. Entre 1917 et 1930, plus de 100 000 moines, prêtres et laïcs avaient été exécutés pour délit de christianisme. Aujourd’hui, 70 % des Russes se déclarent orthodoxes, 6 400 églises, chapelles et monastères ont été restitués et Poutine a compris qu’il devait se montrer croyant.

Je ne sais ce que sera la Belgique religieuse dans une vingtaine d’années. J’ai jeté un regard de sociologue. Quant au croyant que je suis, j’ose espérer que, quelle que soit sa visibilité institutionnelle et architecturale, le christianisme sera fidèle à sa vocation : être le levain dans la pâte, luttant pour la dignité de l’homme au nom de l’Évangile. Mais, pour ce qui est de l’Église en tant qu’institution, il me semble qu’une reconfiguration en profondeur est plus qu’urgente.