Opinions
Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe et directeur général honoraire à la Commission.

L’Allemagne a transformé l’eurozone en cage dorée dont elle a volé la clef. Elle fixe les normes diesel; elle oriente la politique commerciale; elle négocie avec Erdogan; elle domine les relations avec la Russie.

Torse de fauve, ailes de rapace, la chimère est une impossibilité. Compenser le blocage de l’euro par le libre-échange est une chimère. C’est pourtant le traitement qu’inflige Berlin à une Europe en désarroi. Comment ne saute-t-il pas aux yeux de ses dirigeants qu’une des premières économies du monde ne peut pas retrouver au-dehors - au Mexique, au Japon, au Brésil ou à Singapour - la croissance qu’elle étouffe elle-même au-dedans par les politiques d’austérité au sein de l’eurozone et en s’accommodant d’un retard technologique croissant sur l’Amérique et la Chine ?

Unité monétaire et technologique d’abord, ouverture commerciale ensuite. Voilà la séquence à suivre. En l’inversant, on élargit dangereusement la brèche entre l’opinion et l’Europe. Cette erreur pourrait se payer cash le 22 avril avec l’arrivée de Marine Le Pen à l’Elysée, éventualité désormais plausible. Mais focus d’abord sur l’eurozone, le talon d’Achille de l’UE.

Nul ne doute du succès microéconomique de l’euro : il facilite à l’envi transactions et mobilité dans l’UE-19. En revanche son échec macroéconomique n’a cessé de s’accuser depuis la crise financière de 2008 : gestion imprudente de certains pays du Sud et de l’Irlande leurrés par l’effet d’aubaine de la baisse des taux d’intérêt, aux débuts de l’euro; austérité salariale et budgétaire imposée à ces pays débiteurs par leurs créanciers à rebours du cycle, Allemagne en tête, ce qui aggrave leur mauvaise performance de croissance et d’emploi; risque persistant de Grexit en raison du différend avec Berlin sur la restructuration de la dette; libertés prises par certains pays - France, Italie, Espagne, Belgique - avec les règles budgétaires tenues pour constitutionnelles par l’Allemagne, mais jugées absurdes par les autres; réticence de l’Allemagne à augmenter sa demande interne.

Au total, l’eurozone fait en matière de croissance et d’emploi une performance moitié moins importante que celle des Etats-Unis sur la dernière décennie. L’euro a perdu un tiers de sa valeur sur le dollar en 15 ans. Quant à la dette souveraine, elle n’a cessé de croître en proportion du PIB. L’échec macroéconomique est patent. Mais pas pour tout le monde !

Gouvernance dominante

L’Allemagne, les Pays-Bas et la Finlande - récemment l’Espagne - s’en sortent beaucoup mieux : croissance élevée et chômage ramené à la normale pour les trois premiers. Les causes sont multiples : une spécialisation internationale avantageuse; des finances et une compétitivité redressées pendant l’ère Schröder qui aboutissent aujourd’hui à un euro sous-évalué pour l’Allemagne, en contraste marqué avec la France. Du coup, l’Allemagne fait exploser ses surplus commerciaux, aujourd’hui supérieurs à ceux de la Chine - notamment vis-à-vis des Etats-Unis qui le lui reprochent vigoureusement - et à la norme européenne en matière d’ajustement obligatoire : 8 % du PIB au lieu de 6 %. L’obsession mercantiliste de l’Allemagne asphyxie l’Europe.

L’Allemagne a ajouté à l’avance acquise sur ses partenaires une position dominante dans la gouvernance de l’eurozone : créancière principale, à travers le Mécanisme européen de stabilité, elle pèse sur les velléités expansionnistes de la politique monétaire de la BCE et montre une grande intransigeance dans l’application des règles budgétaires vis-à-vis des Etats-membres en déficit. L’Allemagne a ainsi transformé l’eurozone en cage dorée dont elle a subtilisé la clef.

Tout cela serait normal si ces règles étaient justes et efficaces. Précisément, elles ne le sont pas pour une zone monétaire non optimale comme l’eurozone : absence d’un budget servant à la solidarité et à l’action contra-cyclique; union bancaire différée jusqu’en 2025; défaut de mutualisation de la dette qui prive l’eurozone d’un marché obligataire rival du marché américain qui drainerait des masses de capitaux vers l’UE; absence de marché financier intégré, tellement important pour le rattrapage technologique de l’Europe; et enfin et surtout concurrence fiscale suicidaire sur les profits des multinationales.

Donc non seulement la gouvernance de l’eurozone est bancale et biaisée vers la déflation à cause de l’asymétrie d’ajustement entre pays en déficit et pays en surplus, mais ces règles caduques sont appliquées avec une intransigeance légaliste aux pays surendettés. Or faible croissance et divergences entre Nord et Sud forment un mélange explosif au niveau de l’opinion.

Berlin, centre de gravité

D’aucuns ne s’en soucient pas trop : le coût du retour aux monnaies nationales vaudrait une dissuasion nucléaire. C’est là une vision économiciste très risquée qui ignore que l’exaspération politique des peuples peut faire éclater n’importe deal économique. Le Brexit ne nous l’a-t-il pas appris ?

Car le problème central est bien celui-là : l’Allemagne dirige l’Europe. Elle n’est pas seulement le mentor de l’eurozone : elle fixe les normes diesel; elle oriente la politique commerciale; elle négocie les réfugiés avec Erdogan; elle domine les relations de l’UE avec la Russie.

Le centre de gravité de l’Europe est aujourd’hui à Berlin. L’Allemagne n’a pas voulu, mais se sert sans vergogne de son statut ‘rehaussé’ dans l’UE. Est-ce tenable ? L’Allemagne en tout cas se trompe lorsqu’au lieu de travailler à doter l’Europe d’une défense commune financée par l’Eurozone et par les autres Etats-membres participants, elle pousse la Commission à ouvrir un agenda de libéralisation commerciale tous azimuts pour tirer avantage des velléités protectionnistes de Trump. Le vide stratégique ouvert par la sécession américaine est d’une autre ampleur et d’une autre portée. On attend de l’Europe une réponse d’acteur global et non un réflexe pavlovien mercantiliste dont par ailleurs elle n’a plus aujourd’hui les moyens. Non, le rôle de l’Allemagne est aujourd’hui tout autre : conclure avec la France un accord "budget de l’eurozone contre défense commune". Il n’est pas d’autre réponse au Brexit.