Opinions

Une analyse de Christophe Ginisty, professionnel de la communication.

Jeudi 12 avril, presqu’un an après son élection à la Présidence de la République et alors que les cheminots, les étudiants et les retraités sont dans la rue, Emmanuel Macron va se livrer à un exercice de communication très inhabituel dans la tradition de la cinquième république, en apparaissant d’abord dans le 13h00 de TF1 en direct d’une école de l’Orne (Normandie) puis dimanche face à deux journalistes réputés pour leur pugnacité, Jean-Jacques Bourdin de BFM TV et surtout Edwy Plenel, le patron-fondateur de Mediapart.

Un changement sur la forme

Le jeune président français a eu beau s’imaginer un temps dans la posture d’un leader  "jupitérien" au début de sa présidence, promettant de raréfier sa parole pour mieux la sanctuariser, les réalités du pouvoir lui imposent désormais un changement brutal d’agenda. Mais ce n’est pas sur le fond que le changement est le plus remarquable mais sur la forme.

Adieu les grand-messes convenues et solennelles en direct et sous les ors du Palais de l’Elysée, Emmanuel Macron veut une communication en rupture et en deux temps pour mieux toucher l’opinion. Il y a d’abord la présence sur le terrain, proche du peuple de province, dans cette école d’où Jean-Pierre Pernaut, l’indéboulonnable empereur du journal de la mi-journée, officiera pour la première fois, seul face à un Président de la République, dans une mise en scène destinée à gommer l’image parisienne hautaine et arrogante d’un président très chahuté. Il y aura ensuite la confrontation avec deux "punchers" dont Edwy Plénel est sans aucun doute la figure la plus emblématique, lui dont la rédaction a fait trembler les deux quinquennats précédents avec les révélations sur l’affaire Tapie, les financement libyens, l’affaire Bettencourt, le dossier Cahuzac…

Un rendez-vous à haut risque

Que devons-nous comprendre de ces choix d’Emmanuel Macron et de ses équipes ?

La première chose est évidemment un aveu de fébrilité, le signe que la parole présidentielle ne passe pas dans l’opinion et qu’il est urgent de faire un coup d’éclat pour récupérer la maîtrise de l’agenda. Certains se souviendront peut-être de l’interview décalée que François Mitterrand avait accordée à Yves Mourousi en mars 1993 pour se reconnecter avec l’opinion publique, prouvant qu’il était "câblé" et maîtrisait le verlan. La forme en rupture avait surpris les observateurs qui firent de ce moment un grand moment de télévision.

La deuxième chose à retenir de ce choix de médias (car c’est bien l’Elysée qui fait le casting de ce type de prestations) est que Emmanuel Macron veut désormais se débarrasser de l’image du président jupitérien qui lui colle autant à la peau que l’expression "bling-bling" collait à celle de Nicolas Sarkozy. Il y a ici la volonté d’en changement d’image radical. C’est plus qu’un acte politique, c’est un exercice de "personal branding" comme disent les anglo-saxons, quelque chose destiné à proposer une autre proposition aux français, s’agissant de son image personnelle.

Troisième enseignement et non des moindres, Emmanuel Macron privilégie les journalistes aux présentateurs. Sans manquer de respect à celles et ceux qui présentent les différentes éditions des journaux télévisés, le public les voit davantage comme des animateurs que comme des journalistes de terrain et d’investigation. Il y a chez les Anne-Sophie Lapix, Laurent Delahousse, Gilles Bouleau et autres ce côté "paillettes" propre au programme qu’ils animent et qui transforme parfois leurs interviews en causeries polies et cordiales, là où Bourdin et Plénel apparaissent comme des "pitbulls", des durs à cuire, attachés aux valeurs fondamentales du journalisme telles qu’exprimées par le patron de Mediapart dans son dernier ouvrage, la Valeur de l’information. En faisant le choix d’être confronté à ces deux journalistes, Emmanuel Macron veut aller à la bagarre et fait le pari que la victoire, si victoire il y a, n’en sera que plus spectaculaire.

Ce jeudi sera donc un moment intéressant à suivre du point de vue de la communication politique. Par le choix de ce plan média, c’est un rendez-vous à haut risque pour Emmanuel Macron, un rendez-vous qu’il ne peut pas se permettre de louper tant ce sera lourd de conséquence pour sa capacité à imposer son style et ses réformes et retrouver la confiance de l’opinion publique.