Opinions

Une opinion de Drieu Godefridi.

Depuis près d’un mois, les passionnantes tribulations d’un humoriste antisémite - dont nous ne citerons pas le nom, par égard au seuil de tolérance de nos lecteurs - font les grands titres des quotidiens français, l’ouverture des journaux radiophoniques et télévisés, les délices des "pure players", blogs et autres sites Web d’information. Des parlementaires, des élus, et jusqu’au président de la République (!) se mobilisent pour faire échec à l’humoriste. Obtenant in extremis l’interdiction de son spectacle, à Nantes (9 janvier 2014), le ministre de l’Intérieur Manuel Valls déclare mâlement : "La République a gagné." On croirait entendre Cicéron après qu’il eut fait échec à la seconde conjuration de Catilina.

Or, de quoi parle-t-on ? D’un plaisantin qui tient régulièrement des propos antisémites à l’ancienne, du viscéral, du maladif, du bien sale. Il nous avait semblé que l’arsenal législatif français était riche de lois qui permettaient de poursuivre et condamner ceux et celles qui tiennent de tels propos (Cf. "La régression intellectuelle de la France", par Philippe Nemo, Texquis, 2010). Que ne les applique-t-on à notre bouffon - au sens médiéval, je n’insulte personne ?

Au lieu de quoi la République s’engage, comme un seul homme, dans la voie médiocre, liberticide, autoritaire, inefficace et contre-productive de l’interdiction préalable de spectacles. Verra-t-on désormais le ministre de l’Intérieur se déporter sur place, d’urgence, chaque fois que cet humoriste feindra de prendre la parole en public ? Le président de la République foncer sur son scooter vers les studios de France 2 lorsque la nouvelle star des médias français, sortant de chez lui acheter des croissants, prendra l’air inspiré de celui qui va faire une déclaration ? Faut-il que la République se sente morveuse pour craindre les excès de langage d’un trublion obsessionnel.

Comme le trublion est bien conseillé, il a renoncé au spectacle litigieux, pour en proposer un "nouveau", qui est en fait exactement le même, moins quelques saillies, et sous un nouveau titre. Que fera "la République" face à cette manœuvre qui était cousue de fil blanc ? Le socialiste Jack Lang s’inquiétait à juste titre, dans les colonnes du "Monde" (13 janvier), de la stupéfiante régression des libertés publiques consacrée par le Conseil d’Etat sur ce seul cas, en contravention formelle avec une jurisprudence administrative séculaire.

Mesure-t-on que c’est, entre autres, au nom de la "cohésion nationale" que le spectacle de Nantes fut interdit ? La cohésion nationale, concept fourre-tout s’il en est, dans lequel on risque bien en effet de fourrer tout et n’importe quoi, au gré des modes, des besoins et des humeurs. Quand le Conseil d’Etat retrouve son maître historique, le gouvernement, ce sont les libertés qui pâlissent. Verra-t-on un jour des réfugiés français de la liberté d’expression flâner place du Châtelain, à Ixelles ?

Quelles alternatives ? D’abord, le "free speech" américain, qui permet à chacun d’exprimer n’importe quelle opinion, aussi profondément débile ou abjecte soit-elle, tant qu’on n’appelle pas au meurtre : deux siècles d’application, plutôt une réussite. Plus près de Paris, la Constitution belge : l’expression est libre, aucune interdiction préalable ne se conçoit, en cas d’infraction la loi s’applique a posteriori : 175 ans d’application, plutôt une réussite.

Tout vaut mieux que la cagade française actuelle. Ce n’est pas l’humoriste qui déshonore la République, c’est la République qui se ridiculise en se donnant des airs d’état d’urgence pour contrer l’importun. "Quousque tandem abutere, patientia nostra ?" (Jusqu’à quand abuseras-tu de notre patience ?), demandait Cicéron à Catilina. L’Europe consternée adresse aujourd’hui la même question à la France.