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Jorge CASTANEDA, Ancien ministre des Affaires étrangères du Mexique et candidat à la présidence mexicaine.

La Bolivie n'est pas un pays typique de l'Amérique latine, loin de là. Et si ce n'était les troubles haïtiens, ce serait le pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental: il est même moins stable qu'Haïti comme le montrent son histoire et ses deux cents coups d'Etat depuis son indépendance.

Dans une région au passé indigène fort, mais au présent dispersé et isolé, la Bolivie est peut-être, avec le Guatemala, le seul pays d'Amérique latine où les peuples indigènes représentent la majorité de la population. Sa topographie et sa distribution ethnique génèrent des forces autonomistes et même sécessionnistes qui menacent l'unité nationale de manière bien plus provocante que partout ailleurs. Et c'est, bien sûr, avec le Paraguay, le seul pays de tout le sous-continent privé d'accès à la mer.

Ainsi, il serait bien peu prudent d'extrapoler la crise que traverse actuellement la Bolivie au reste de l'Amérique latine. La généralisation serait bien trop simpliste: ailleurs, les institutions sont bien plus fortes, la pauvreté, et particulièrement la misère, a été réduite et les luttes d'appropriation des ressources naturelles ont été généralement réglées. Même dans des pays tels que le Venezuela, qui possède d'énormes réserves de pétrole et qui est doté d'un gouvernement nationaliste à l'esprit traditionnel, le statu quo entretenu a permis la préservation des investissements étrangers pendant les presque huit ans de gouvernement du président Hugo Chavez.

Même si l'existence de mouvements indigènes est une réalité dans de nombreux pays, depuis le Chiapas jusqu'aux «Araucania», de l'Amazonie jusqu'à Ayacucho, ils n'ont jamais posé aucune menace réelle à l'intégrité nationale dans aucun pays d'Amérique latine. Ainsi, la Bolivie ne vit pas une crise prémonitoire, pas plus que l'éternelle «théorie des dominos», à laquelle Lyndon Jonhson et Che Guevarra croyaient tous deux dans le cas de la Bolivie, ne semble valable ni même partiellement raisonnable.

Pourtant, la crise actuelle en Bolivie montre du doigt le «déficit démocratique» qui afflige l'Amérique latine. Les leaders élus sont mis en échec pour une raison ou pour une autre en Bolivie, en Equateur et en Haïti. La démocratie est défaillante ou absente à Cuba, au Mexique et au Nicaragua et se voit menacée pour une raison ou une autre au Venezuela et en Colombie. Aucun de ces cas ne ressemble à l'autre et ils comportent tous différents degrés de danger, de destruction et de réconciliation.

Reste à savoir ce qui peut être fait contre cet état de fait, qui contraste durement avec les perspectives encourageantes qui ont prévalu jusqu'à ces dernières années. Lors de la dernière réunion de l'Organisation des Etats américains (OEA) qui s'est tenue à Fort Lauderdale, en Floride, la délégation des Etats-Unis a emprunté une bonne idée fournie par d'autres et l'a tout simplement coulée du fait de son soutien.

L'histoire a commencé deux ans plus tôt quand Dante Caputo, ancien ministre des Affaires étrangères argentin, et le Programme de développement des Nations unies (PNUD) furent chargés de préparer un rapport sur la démocratie en Amérique latine. Leurs conclusions indiquaient qu'un système d'avertissement anticipé des crises démocratiques dans la région aiderait à générer certaines actions avant toute perte de contrôle, comme c'est le cas de la Bolivie aujourd'hui. M. Caputo et l'équipe du PNUD avaient alors convaincu le président chilien, Ricardo Lagos, de se charger de l'initiative et de le promouvoir avec plusieurs de ses collègues. Ce qu'il a fait sans que l'initiative n'aille très loin. En fait, le rapport du PNUD sur la démocratie en Amérique latine, publié en 2004, la mentionnait à peine. Les Etats-Unis et le nouveau secrétaire général de l'OEA, Jose Miguel Insulza, l'ont relancée lors du meeting de l'OEA en Floride, mais elle fut tuée par les craintes raisonnables des Latino-américains persuadés qu'il s'agit là d'une action contre le Venezuela, associées aux craintes anachroniques des Latino-américains sur la violation du sacro-saint principe de non intervention.

Malgré l'impossibilité pour le continent de s'accorder sur le principe, l'idée d'un système d'avertissement anticipé mérite d'être étudiée. Aujourd'hui, la communauté latino-américaine a probablement peu de possibilité d'intervention sur la situation bolivienne, et pourtant elle est dangereuse pour tout le monde. Evo Morales, le leader de l'opposition et des planteurs de feuilles de coca, est peut-être un honnête leader démocratique, quelque peu malavisé, mais ses supporters sont-ils tous dégagés de toute volonté autoritaire? Hugo Chavez ne finance peut-être pas M.Morales et les autres dissidents boliviens, mais le Venezuela et Cuba ne sont-ils pas tentés de se mêler des affaires de ce pays où Che Guevarra mourut à la tête de la guérilla près de 40 ans plus tôt? La communauté d'affaires de Santa Cruz en Bolivie ne donnera peut-être pas suite à ses menaces de sécession, mais préféreront-ils partager les réserves de pétrole et de gaz naturel de leur région avec les peuples indigènes des hautes terres plutôt qu'avec les industriels brésiliens de São Paulo?

Avant que les événements n'atteignent des extrêmes, il serait peut-être bon que l'OEA (et non pas les Etats-Unis) s'en mêle. La région continue d'avoir besoin de cette participation, en terme de temps, de message et de plate-forme démocratique appropriée, distincte de l'intervention américaine traditionnelle et de l'indifférence habituelle de l'Amérique latine.

Project Syndicate 2005

Traduit de l'anglais par Catherine Merlen.

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