La démocratie, une plante fragile

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Opinions Dans une lettre adressée au ministre d’Etat à l’occasion de ses funérailles, David Van Reybrouck déplore l’absence de renouvellement démocratique. Malgré la multiplication des alertes, les relations entre le citoyen et la politique ne changent pas.

Cher monsieur Dehaene,

Vous est-il arrivé, au cours de votre vie riche en événements, d’emprunter la ligne Gand-Dampoort-Courtrai ? Si c’était par le train de 8h30, vous n’avez pas manqué de le voir, cet homme robuste de 42 ans. Cheveux foncés, peau tannée, petit cigare. Il fume de la main gauche. Son bras droit, paralysé, pendouille le long de son flanc. Klaus Compagnie a fait une hémorragie cérébrale à la naissance. Chaque jour de semaine, il fait la navette pour se rendre au Zandberg, un atelier créatif pour adultes handicapés, situé à Harelbeke.

Je parle de lui parce qu’outre un fana de football, vous étiez un fervent amateur d’art. J’ai fait la connaissance de Klaus il y a quelques mois. Toute une matinée durant, j’ai eu le plaisir de regarder ses œuvres. Depuis 1993, il dessine et peint sans relâche des politiciens, des gens dont il ne comprend pas nécessairement tous les tenants et aboutissants, mais qu’il suit chaque jour au journal télévisé de la VRT. Après vingt ans, son travail constitue une merveilleuse histoire parallèle de la politique belge.

"Art outsider", entend-on parfois dire du travail artistique des handicapés mentaux. Je n’aime pas ce terme. L’outsider a parfois plus de perspicacité que l’insider. Il suffit de voir le portrait d’Annemie Turtelboom en éléphant mélancolique. Pourquoi ce fond sombre autour de son corps, Klaus ? "Parce ses cheveux sont trop épais et trop frisés." Pourquoi ces points sur sa peau ? "Parce qu’elle porte un pull-over." Qui est le rigolard rouge, en bas à droite ? "Un coupable accusé d’un crime grave." Et que veut dire le chiffre 1345 ? "Que la justice est moyenâgeuse."

Voyez comme il dépeint la "démocratie dramatique". Les gens se transforment en masques, des âmes de plus en plus isolées dans un monde vociférant. Il me montre une pyrogravure de Gwendolyn Rutten. "C’est elle que je préfère regarder, dit-il en fronçant les sourcils , je veux voter pour elle. Elle a deux enfants. Je l’ai vu sur mon laptop. Dans une interview avec Ivan De Vadder."

Les dessins sont étalés sur le sol, les tableaux appuyés aux murs. Je les regarde un par un. Karel De Gucht semble fricoter quelque chose, Wouter Beke est pétrifié par le stress, le roi Albert se penche affablement vers l’avant, Bart De Wever a l’air fatigué et blafard, Koen Geens est un brave père de famille.

Arlequins, animaux fabuleux, monstres. Ces têtes grotesques font penser à Jérôme Bosch, James Ensor et Kamagurka. A Francis Bacon aussi, lui qui comme nul autre a su montrer comment le pouvoir débilite et estropie le corps. Et cela fait penser au carnaval d’Alost, en version muette. Et en plus poignant. En faisant rimer ironie et respect.

Mais cela fait aussi penser à vous, monsieur Dehaene. Dans vos "Mémoires", vous dressez le bilan de notre démocratie. Vous décrivez la position des hommes politiques d’aujourd’hui, coincés entre des citoyens qui réclament voix au chapitre et des médias ultrapuissants. Cette intrication entre la partitocratie et la médiacratie que nous appelons aujourd’hui "démocratie" n’a pas échappé à Klaus Compagnie. Il aime les peindre côte à côte, le politique d’envergure et le journaliste de la VRT : le présentateur Hanne Decoutere est un énorme requin qui happe Bart De Wever. Et il vous a même représenté, monsieur Dehaene : en estomac, encore bien, avec le journaliste de l’époque Ivo Belet, lui aussi un estomac, et "Lourette Onkelings", un cœur.

Pendant vos obsèques nationales, j’ai relu vos écrits. "La démocratie est un processus décisionnel qui exige du temps, un temps dont elle ne dispose pas toujours sous la pression constante du marché, des médias, des citoyens. La culture visuelle dominante ramène le débat à quelques formules retentissantes, mais réductrices et tendant au populisme. Toute perspective à long terme est ainsi perdue." Et vous ajoutiez : "Les nouvelles technologies appellent une autre relation entre le citoyen et la politique. Dans sa forme comme dans sa teneur, la démocratie représentative, qui a vu le jour au début de l’industrialisation, doit s’adapter à la nouvelle société d’information."

La campagne passée ne nous a pas donné grand-chose à voir quant à ces adaptations suggérées. Les ténors de la politique ont pratiqué le rituel de leurs disputes à l’ancienne. Aux jongleries avec les chiffres et les reproches ont succédé les coups de poignard dans le dos, les promesses en l’air, les débats de sourds. Bref, du verbiage infantile venant de l’entreprise de travail adapté qu’est la politique de parti.

Pourtant, les chiffres sont éloquents. Moins de 5 % de l’électorat est encore membre d’un parti politique : c’est le chiffre le plus bas jamais constaté. Quinze pour cent n’ont pas pris part au vote aux dernières élections : le chiffre le plus haut de tous les temps. Et le chiffre que nous devrions peindre sur toutes les boules de l’Atomium et sérigraphier sur tous les maillots des Diables rouges : 67 % des Belges estiment que les partis politiques sont corrompus ou très corrompus. 67 % ! Ce chiffre émane de Transparency International; notre score est moins bon que ceux de l’Allemagne, du Royaume-Uni, du Danemark et de la Norvège. Le fait que deux tiers de la population éprouvent une telle méfiance pour les acteurs politiques les plus importants, quel impact a-t-il sur la santé de notre démocratie ?

Petit à petit, votre analyse fait son chemin. Hélas, n’est pas plombier qui veut. Lorsque la fois dernière, plus d’un million de votants se sont abstenus, on a parlé… de supprimer le vote obligatoire. Ce serait comme dire : tiens, de plus en plus d’écoliers font l’école buissonnière, supprimons la scolarité obligatoire !

Combien de signaux d’alarme nous faut-il encore ? Fientje Moerman a publié cet hiver un courageux cri du cœur. Elle plaide pour moins de réactions à chaud. Mais sa lettre a été elle-même réduite à un feu de paille. Désenchantés par la politique, Eva Brems, Rik Torfs et Sabine Laruelle l’ont quittée : ce sont pourtant des gens qui s’y étaient attelés avec l’énergie de l’idéalisme. Ils viennent grossir la liste où s’inscrivent encore Inge Vervotte, Frank Vandenbroucke, Sven Gatz et bien d’autres. Et n’est-il pas dommage qu’un jeune talent exceptionnel comme Assita Kanko (MR) se croie obligée de se déhancher voluptueusement sur YouTube pour une poignée de votes ?

Vous avez conclu : "La démocratie est une plante fragile, qui a pour caractéristique qu’elle peut se faire étrangler en toute démocratie."

Et si nous tenions pour une fois compte de l’absentéisme électoral ? Si dix pour cent des votants boudent les élections, pourquoi ne pas garder dix pour cent des sièges parlementaires vides ? L’argent épargné pourrait servir à impliquer le citoyen. Jadis, l’abstentionniste recevait une amende, mais c’est peut-être à la politique de payer les pots cassés. Le spectre menaçant des sièges vacants motivera les partis à ne pas se battre que pour eux-mêmes, mais aussi pour la démocratie.

Nul besoin d’aller aussi loin. Et si nous nommions un ministre de la Participation ? Tous les partis politiques, de la N-VA au PVDA+, d’Ecolo au Parti populaire, plaident aujourd’hui pour plus de participation citoyenne. C’est une chance historique. De même que nous avons jadis créé des postes pour la simplification de l’administration et pour la lutte contre la fraude, nous pourrions créer un poste pour le renouvellement démocratique. Ne rien faire maintenant signifie perdre cinq ans. Et la plante s’asphyxiera tout à fait.

Repose en paix, grand homme d’Etat.

Traduction : Monique Nagielkof

David Van Reybrouck

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