Opinions
Une opinion de Khalid Hajji, secrétaire général du Conseil européen des oulémas marocains.



Les jeunes musulmans ont du mal à s’intégrer dans les sociétés européennes. Cela entraîne parfois leur radicalisation. Pour y remédier, on emprunte aujourd’hui de nombreuses fausses pistes. Etat des lieux.


Beaucoup de jeunes musulmans en Europe vivent leur foi comme un fardeau, plutôt que comme un levier spirituel. C’est là un fait de la crise contemporaine du religieux. Les discours religieux dominants distillent un sentiment de culpabilité, difficilement conciliable avec l’esprit du temps, freinant l’insertion dans une société dite "non islamique". Les écoles d’arabe dispensent des cours de morale religieuse auprès de générations de musulmans, à travers des contenus très discutables. Les mosquées sont encore gérées par des cadres peu ou pas du tout qualifiés sur le plan théologique. Bref, beaucoup de facteurs endogènes contribuent à maintenir les musulmans hors du contexte environnant.

Si le legs de la tradition familiale n’aide pas toujours pour voler de ses propres ailes dans un espace ouvert, multiculturel et multi-cultuel, les sociétés d’accueil restent, elles, mal disposées à leur égard. Le discours médiatique dominant est stigmatisant, et les raccourcis sont légion. Avoir une origine musulmane est souvent associé à une posture rétrograde. Pour accéder à la modernité, pour appartenir à la société, il faudrait presque obligatoirement se renier. Se sentir fier quand on est un jeune musulman en Europe est donc difficilement envisageable. A cela s’ajoute l’inégalité des chances face au marché de l’emploi, les brimades et le harcèlement de la part de partis d’extrême droite, et j’en passe. C’est en ce sens que nombre de jeunes musulmans nourrissent le sentiment d’être des laissés-pour-compte.

Il est clair que l’origine de la radicalisation des jeunes musulmans en Europe ne se résume pas à cette seule cause. Il n’y a pas que la composante religieuse comme facteur explicatif.

Quels remèdes ?

Cependant, être musulman en Europe ne favorise pas l’épanouissement de l’individu; au contraire, cela débouche sur une série de blocages, qu’ils soient psychologiques ou existentiels. Le comble du drame, c’est qu’il est presque impossible de désigner les acteurs susceptibles de pallier cet état de crise ou ce blocage. Est-ce au niveau de l’encadrement religieux que doit s’effectuer le redressement de la situation ? Si oui, qui est habilité à le faire ? Les Etats européens sont sourcilleux : ils n’aiment pas qu’on empiète sur leur souveraineté, et rechignent à l’idée de l’implication des pays étrangers dans l’encadrement de leurs citoyens de confessions musulmanes. Dans la foulée des arguments contre l’ingérence des pouvoirs étrangers, on brandit le slogan de "l’islam européen", sans pour autant savoir ce qu’au fond, cela signifie. On désigne une foultitude de spécialistes de l’islam, ici et là, afin d’entreprendre une dite "réforme de l’islam", et on se trouve du coup confronté à des brico-réformateurs qui rassurent médiatiquement et qui intriguent les croyants. Ces apprentis sorciers font valoir leurs noms à consonances arabes ou musulmanes pour masquer leur méconnaissance des enjeux. Qu’est-ce qui confère du sens aux aspirations des musulmans ? Qu’est-ce qui permet la maîtrise profonde et complexe de l’islam, tant dans sa dimension théologique, historique que culturelle ?

On propose dès lors de former des jeunes à la déconstruction du texte coranique, à sa désacralisation, à l’historicité du verbe sacré, avec l’espoir de les renvoyer prêcher la bonne et juste parole dans les mosquées. De pareilles propositions de "réforme" traduisent une ignorance absolue de la sociologie des mosquées et des espaces sacrés de l’islam contemporain, avec pour conséquence le renforcement du discours de certains extrémistes.

On parle de la formation des imams comme moyen de sortir de la crise actuelle et d’éviter la radicalisation des jeunes. On oublie que l’imam n’est qu’un employé, et qu’il faudrait aussi songer à former son employeur, le responsable de l’association qui s’occupe du lieu de culte par exemple. Pourquoi ne songe-t-on pas à habiliter les responsables des associations islamiques à devenir des acteurs clés d’intégration des musulmans dans leur contexte européen ? On prétend parfois qu’à l’origine de toute radicalisation, il y a un manque de communication entre les imams et les jeunes. C’est même devenu une mode que de recommander, dans tous les rapports, l’apprentissage des langues européennes aux imams. Ceci est vu comme un moyen d’intégrer ces imams et de combattre l’extrémisme et le radicalisme religieux. Mais on oublie souvent que les prêcheurs les plus influents sont souvent ceux qui maîtrisent les langues européennes. Certes, la langue est un outil indispensable à l’imam, mais son état d’esprit prévaut dans la démarche proactive de déradicalisation.

© Olivier Poppe

Qui doit faire quoi dans ce cas ?

Dans une même ville européenne peuvent cohabiter une mosquée dirigée par un mouvement islamiste, un centre islamique financé par un pays du Golfe, une université des Sciences religieuses fondée par un mécène, un organisme officiel désigné par l’Etat européen, des écoles qui enseignent la réforme de l’islam, une mosquée algérienne, une autre tunisienne, un lieu de prière loué par des dissidents islamistes… sans oublier les plateformes numériques, qui assurent la plus grande part du travail dans la communication et le façonnage des consciences musulmanes en Europe.

Dans le domaine de la déradicalisation, les mêmes qui, par exemple, reprochent aux institutions marocaines leur absence, leur reprochent leur présence, suivant les situations et les circonstances. On a entendu des radicaux reprocher au Maroc de ne pas avoir fait assez pour encadrer les jeunes en Espagne et, après les attentats de Barcelone, ces mêmes radicaux reprocher au Maroc l’ingérence dans les affaires des Marocains de l’étranger.

Le Conseil européen des oulémas marocains fait un travail de fond, qui s’inscrit dans la continuité. Il contribue, depuis sa création, à former des imams, à accompagner les jeunes musulmans et notamment les femmes musulmanes pour améliorer les conditions d’équilibre et de bien-être dans le contexte européen. On ne pourra, en aucun cas, lui reprocher de ne pas être capable d’endiguer la radicalisation; car cette tâche requiert la mutualisation des efforts de tous.

De toute évidence, la lutte contre la radicalisation et le terrorisme nous met tous au défi d’un savoir-faire commun. La culture numérique est en train de déloger les pouvoirs traditionnels, entraînant une dysharmonie majeure. Les prêcheurs dans cette nouvelle culture virtuelle ne sont plus les porteurs traditionnels d’un contenu intellectuel ou théologique, mais plutôt les diffuseurs d’un contenu discursif mêlant le normatif et le moral avec de l’idéologique, un contenu dont ils n’assument pas les conséquences. On en arrive ainsi à un état de fait où la culture numérique met à la disposition de jeunes peu outillés une palette de choix de prêches : il leur suffit de choisir ce qui les réconforte dans leurs états psychologiques, dans leurs choix idéologiques et leurs penchants radicaux ou négatifs.