Opinions

Ecrivain

Les lecteurs se souviendront peu-être de l' article de Monique Verdussen sur le roman de François Sureau "L'obéissance", paru dans La Libre Belgique (19/01/2007).

Je me suis intéressé à la dernière décapitation belge lorsque j'écrivais mon premier roman "L'arbre des exécuteurs", publié sous le pseudonyme de Régis Maldague, en 1996. Il me fallait une généalogie de bourreaux et des évènements judiciaires réels dans lesquels je pourrais puiser pour construire mon récit. A l'issue de ce travail, j'en savais presqu'autant sur ces personnages que François Foucart sur Anatole Deibler, le bourreau qui officia à Furnes. Dans mon livre, je raconte l'histoire "fantastique" d'un récupérateur de créances qui, après le décès de son père, découvre qu'il est le dernier descendant d'une "lignée d'exécuteurs des hautes oeuvres de Justice" belge. Cette découverte lui est insupportable; il devient fou de honte et de culpabilité. Farce tragi-comique qui, hélas ou comme de juste, se termine, bien entendu, par une exécution.

Avant "L'Obéissance", j'ai pris connaissance de l'ouvrage de Siegfried Debaeke "De laatste Onthoofding" (la dernière décapitation) (1). Abondamment illustré, il permet de revivre la réalité dont s'est servi François Sureau pour raconter son histoire qui, roman oblige, s'écarte souvent de la vérité historique.

Debaeke nous apprend qu'entre 1914 et 1918 la Cour militaire belge prononça pas moins de 219 condamnations à mort dont 12 seulement furent exécutées, soit 11 pour des crimes dits de guerre( passibles du peloton d'exécution ) et 1 pour un crime de droit commun, l'assassinat perpétré par Emiel Ferfaille (26 ans, né à Menin) sur son amie, enceinte de ses oeuvres, Rachel Rijckewaert à qui ce maréchal de logis artilleur avait fait des promesses de mariage mensongères. Cette belle blonde de Furnes connut une mort atroce à coups de marteau, complétés par une strangulation au moyen de la corde que le meurtrier utilisait pour lier des légumes sur sa bicyclette. Après, il l'avait enterrée et recouverte de déchets de culture maraîchère. Quel était le mobile de ce meurtre prémédité? Ni plus ni moins, garder sa liberté pour continuer à s'amuser avec d'autres filles. Il y avait belle lurette que Rachel était remplacée. On le voit, la guerre n'empêchait pas le sexe, que du contraire. Circonstance aggravante, Ferfaille ne se soucia pas le moins du monde d'une petite vie (un embryon de quatre mois), en gestation.

A une époque où la peine de mort existait encore dans les textes ( art.8 Livre I Chap II du code Pénal de 1867. "Tout condamné à mort aura la tête tranchée... "), compte tenu du contexte de la guerre et de tous ses excès, et malgré le fait que depuis 55 ans la peine de mort n'était plus appliquée, -le Roi graciant (2) chaque fois le condamné-, on peut comprendre le cas de conscience du Roi Albert I et du Ministre de la Justice Carton de Wiart, d'autant plus que la grâce aurait doublement protégé le condamné mis à l'abri du risque de mourir au front, en étant incarcéré à vie.

Le Roi, ayant donc décidé, devant l'horreur de ce crime crapuleux, de faire un exemple, il y avait deux raisons pour choisir la décapitation: d'une part, la loi qui la prévoyait pour les crimes de droit commun et, d'autre part, son aspect spectaculaire; le peloton d'exécution ressemblant trop au pur règlement de compte et à ce qui se passait dans les tranchées. Encore fallait-il une guillotine...

Dire qu'à l'époque des faits que nous venons de commenter, il n'y avait plus de guillotine, en Belgique, de même que de bourreaux, est inexact. Selon Debaeke, le dernier exécuteur des hautes oeuvres de justice était un certain Pierre Nieuwland, mort en 1929. Seulement, lui et ses deux adjoints, n'ayant jamais exécuté personne, ils n'avaient pas la main. Après le refus d'Albert I, on pensa, à un certain moment, à faire venir la guillotine de Bruges. Cette idée était impraticable car il fallait traverser le front de l'Yzer pour atteindre Furnes, située dans la partie contrôlée par l'Armée belge et non, comme l'écrit François Sureau, en zone occupée par les Allemands. Sur ce point la fiction bat le beurre. De plus, pour quelle raison les Belges seraient-ils passés du côté de l'ennemi pour exécuter un des leurs ? Le romancier exagère...

Par contre, au sud, la voie entre Paris et Furnes, même au pire des offensives allemandes, est libre et l'est restée jusqu'à la capitulation allemande. Le voyage d'Anatole Deibler, le bourreau prêté par la France, et de ses valets, Henri Desfourneaux et Louis Rogis dit gros Louis, et de la guillotine de campagne, plus petite que celle de Paris, peut débuter avec le train Paris Gare du Nord - Dunkerque.... sans sauf-conduits ni passeports internationaux délivrés par les ententes de Berne qui sont pure invention romanesque.

Il n'en reste pas moins que le voyage n'est pas sans risque car le front anglais est ébranlé sous les coups de buttoir des Allemands. Et du côté d'Amiens, les Bois de justice ont bien failli flamber. "Le monsieur de Paris" s'énerve et commence à avoir peur de mourir, cela ne lui est jamais arrivé. A Dunkerque, on change de train pour Furnes où un camion de l'Armée belge les attend, sur lequel on transborde "la Veuve", sous escorte militaire. Furnes est bombardée par l'artillerie allemande. Quelques maisons de la grand-place sont détruites. On se résignera à officier dans la cour de la prison qui regorge de prisonniers. En attendant la "grand-messe", Deibler et ses acolytes logent à l'"Hôtel des Arcades" à la Panne où il fait plus calme. Avec un jour de retard, Emiel Ferfaille, après une nuit d'un sommeil de plomb- on aurait dit le sommeil du juste- est conduit à l'échafaud, à l'aube, pâle et ne comprenant pas ce qui lui arrive. "La Veuve" rouge lui tend les bras. Comme dit le peuple: "Il va éternuer dans le sac. Il l'a bien mérité." La grand-place qui aurait été pleine, si les Allemands étaient restés tranquilles, est vide.

Trente personnes seulement assistent à l'exécution, le nez sur l'échafaud, dont une fillette de 13 ans. Le corps est amené au cimetière d'Adinkerke afin que son âme, du moins pour autant que les meurtriers en aient une, ne puisse plus déranger celle de Rachel qui repose en paix dans celui de Furnes, sous les bombes. Quant à Deibler, "l'artiste", il a juré qu'on ne l'y prendrait plus. Il a vu la mort de trop près, et, pour une fois, c'était la sienne. A son retour à Paris, il ne quittera plus la ville et, dans ses mémoires, il commet un lapsus dont François Sureau s'empare. Il écrit qu'il est allé à Furnes pour exécuter un meurtrier de deux femmes et que le mobile était le vol. Le monsieur de Paris avait perdu la tête.

(1) 1996, éditions de Klaproos

(2) Après la guerre et les exécutions de la répression, le roi recommença systématiquement à gracier les condamnés, sur proposition du ministère public. Après la Deuxième Guerre mondiale, il y eut encore 2940 condamnations à mort dont 242 exécutions pour crimes de guerre. Cependant, il faudra attendre 1996 pour que le Parlement abroge la peine de mort et la remplace, dans les textes, par la détention perpétuelle.