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J’ai été égarée toute petite dans la forêt des mots. Nulle en français. C’est ce qu’on disait de moi. Je ne retenais pas les règles, je ne réussissais jamais à rendre un écrit propre." L’histoire d’Anne-Marie Gaignard est celle d’une victoire. Diagnostiquée dyslexique, abandonnée à son sort, l’enfant est devenue adulte, subissant sa différence et la stigmatisation qui l’accompagne. Puis, à trente-six ans, elle décide d’affronter son mal, seule. Au passage, elle s’invente une grammaire qui deviendra "Hugo et les rois" et sera publiée, en 2003, par les prestigieux Dictionnaires Le Robert - il s’en vendra quelque 300 000 exemplaires. Aujourd’hui, elle revient sur son parcours dans "La revanche des nuls en orthographe", balayant quelques idées reçues en les confrontant à son expérience : après avoir créé, en France, un centre de formation continue pour les adultes, elle a fondé l’association "Plus jamais zéro". Cette "fée des mots", comme l’appellent certains enfants, parvient à remettre ceux-ci sur les rails d’une bonne orthographe.

Votre livre est un message d’espoir. “La dysorthographie “pure” se répare vite et bien”, écrivez-vous.

En France, on colle l’étiquette de "dyslexique" très rapidement. On voudrait nous faire croire qu’il y a 30 % d’enfants dyslexiques. Dès qu’il y a une inversion de syllabe, dès qu’un enfant est lent ou a des difficultés d’apprentissage, le verdict tombe. Quand l’institutrice dit à des parents que leur enfant a un problème, ils ne savent pas vers qui se tourner. Le médecin généraliste ? Il n’a pas été formé à la dyslexie. Il n’y a que les neurosciences qui s’en occupent.

Vous expliquez d’ailleurs que seul un IRM peut valider le diagnostic de dyslexie…

Il y a trois tests obligatoires pour obtenir un véritable diagnostic, dont l’IRM. Ceux-ci aboutissent à un classement : léger, moyen, sévère. Quand on m’appelle pour me dire qu’un enfant est dyslexique, je demande comment il est classifié. La réponse habituelle est : je ne sais pas, on ne me l’a jamais dit. Aller chez la logopède n’est pas suffisant, mais en France, c’est un véritable business qui coûte cher à la société. Or, s’il n’y a pas de dysfonctionnement cérébral, réparer une dysorthographie n’est pas compliqué.

Selon vous, le problème vient de la méthode d’apprentissage, pas de l’élève.

Je déculpabilise tout le monde ! La première chose que je dis à l’enfant est : ce n’est absolument pas de ta faute, même si l’école lui prouve le contraire chaque jour. J’essaie de lui expliquer pourquoi il est chez moi, souvent en dernier recours, après des années de galère. Je suis dans l’empathie totale. Je lui dis que je sais par où il est passé, que je vais l’aider sans lui mentir. Parce que jusque-là, il s’est accroché, il est volontaire, il a réalisé tout ce qu’on lui a dit de faire. Seulement, cette fois, on va procéder autrement.

“J’ai recréé, d’une certaine façon, l’école dont j’avais rêvé”, écrivez-vous.

Non, en ce moment, j’ai envie de dire que, quand ils viennent chez moi, je n’ai pas envie que cela ressemble à une école. Ils sont reçus dans une maison ou un appartement, avec un jardin, des animaux. On va chercher des feuilles mortes, on discute. On s’adapte à l’enfant et pas l’inverse. Il se sent aidé, en osmose. L’empathie en pédagogie a été abandonnée, et je le regrette.

D’après vous, leurs progrès en orthographe rejaillissent sur toute leur personnalité.

Quand on n’a pas accès aux mots, on n’a accès à rien, on n’est pas comme les autres. Jusqu’à la violence des jeunes dans la rue : je pense que c’est une révolte contre quelque chose qui ne répond pas à leurs attentes.

Que pensez-vous de la simplification, de ce qu’on appelle “la nouvelle orthographe” ?

Il ne faut pas toucher à la langue française : elle est belle, il faut la sauvegarder. Elle s’apprend.

Anne-Marie Gaignard, "La revanche des nuls en orthographe", Calmann-Lévy, 249 pp., env. 16,90 €.