Opinions
Une chronique de Jérôme Cauchies, pédopsychiatre.


Les prises en charge sont nettement insuffisantes et ne sont pas à la hauteur des enjeux.


L’école est un lieu qui se veut être le confluent des différentes composantes qui permettront à un enfant de bien grandir et de devenir un adulte accompli. Il ne s’agit pas seulement d’apprentissages scolaires mais aussi de rencontres, de règles de vie, d’expériences relationnelles, de confrontations au réel. Sans une école performante, c’est non seulement l’avenir de nos jeunes que l’on met en péril mais également la cohésion sociale du futur.

Si l’école est le miroir des changements sociétaux, elle est aussi celle qui, en premier, souffre en silence du chaos des valeurs caractéristique de notre époque. Il est intéressant d’observer qu’il y a une trentaine d’années, les instituteurs et institutrices étaient appelés par leur nom de famille alors qu’aujourd’hui Madame Virginie ou Monsieur Pierre les ont remplacés. Pourquoi l’affectif s’est-il étendu ainsi au sein de l’école primaire ? J’y vois deux raisons importantes à identifier.

La première est liée à la souffrance des familles très souvent déconstruites par une séparation et forcées de se reconstruire sous la forme de familles recomposées. L’enfant perd ses repères et va chercher dans son univers quelque chose de rassurant au sein de son école. L’école a donc dû se réinventer pour combler ce manque. L’enseignant n’est plus seulement celui qui assure une formation éducative mais aussi celui qui va nourrir un certain affectif qui était assuré avant par les familles.

La seconde est une conséquence différée de mai 68. L’autorité est très mal vécue et la distance entre celui qui enseigne et l’enfant a perdu de son sens. De tout temps, un lien particulier s’est établi entre le professeur et l’élève qui amène celui-ci à s’investir dans ses apprentissages. C’est l’essence même de l’enseignement. Ce qui a changé aujourd’hui, c’est une extension du rôle maternant et un rétrécissement du rôle paternel. De nouveau, on assiste à une disparition progressive des valeurs paternelles au sein de la société.

On observe de plus en plus fréquemment des décrochages scolaires, particulièrement chez les adolescents, dont les causes sont également à chercher dans l’intrication école-famille. Il peut y avoir des raisons scolaires, comme par exemple un harcèlement par d’autres élèves ou un dégoût voire une aversion pour les apprentissages scolaires. Mais, très souvent, c’est au sein de la famille que naissent les germes du décrochage.

Il peut s’agir d’une inquiétude pour l’un des parents perçu comme fragile entraînant ce qu’on pourrait appeler un syndrome de l’enfant-médicament censé soigner une plaie familiale inguérissable. A cela vient se rajouter un déficit d’autorité parentale qui ne permet pas de remettre le jeune sur les rails vers la gare scolaire. Il faudrait mettre en place une prise en charge rapide avec un travail école-famille sans attendre que la situation s’enkyste et ne devienne inextricable. Actuellement, les prises en charge sont nettement insuffisantes et ne sont pas à la hauteur des enjeux.

L’école est trop souvent considérée comme lointaine de la réalité du jeune qui considère les cours donnés comme austères et sans intérêt. Il est important de sentir très tôt dans la vie qu’on peut être acteur de sa vie et non spectateur. J’encourage donc toujours mes patients à faire valoir leurs droits au sein de l’école et à vivre leur première expérience démocratique. Si l’élection d’un délégué de classe existe, le sens premier n’est que rarement intégré. Si leurs revendications, très souvent légitimes, étaient entendues, cela changerait l’image qu’ils se font d’eux-mêmes, la société les reconnaissant comme sujet pensant.

On sous-estime fortement, nous les adultes, la soif d’existence qui est en eux. L’école a tout à gagner à s’intéresser plus à ce que les adultes de demain ont dans la tête. Pensons à Einstein, qui avait pour habitude de s’éclipser lors de repas mondains pour aller discuter avec les enfants. Il disait s’enrichir de leur vision du monde et aimait répondre à leurs questions avec humilité.