La famille, laboratoire et révélateur de société

RENCONTRE PAR ÉRIC de BELLEFROID Publié le - Mis à jour le

Opinions

Longtemps chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France, Jacques Commaille est aujourd'hui professeur à l'Ecole Normale supérieure de Cachan. Une Normale-Sup pareille à celle de la rue d'Ulm, une de ces `grandes écoles´ à la française donc, mais plus spécialisée dans les agrégations de sciences économiques et sociales.

Il y conjugue l'enseignement et la recherche, au sein notamment d'un laboratoire d'analyse des politiques publiques. `J'y ai développé des travaux sur la famille, vue plutôt sous l'angle du droit et des politiques menées sur ce terrain, soit la mise en place du contrôle social à l'égard des comportements privés. La grande question tient à l'évolution des relations entre le privé et le public.´

L'on observe une tension quasi permanente entre une justice conçue, d'une part, comme l'incarnation de l'Etat - une institution qui assume les fonctions régaliennes et qui est parfaitement représentée par les palais de justice avec leur espèce de monumentalité publique, un rituel et souvent des références presque religieuses rendant l'image d'une société hiérarchisée avec un pouvoir central fort - et, à l'opposé, d'une justice `exercée´ pour ainsi dire par les citoyens eux-mêmes.

Cette deuxième forme de justice peut aller, comme pendant la Révolution française, jusqu'à une espèce de justice accomplie par les citoyens, suivant ce que les historiens de cette époque appelaient `l'esprit public´: les gens respecteront d'autant plus les fonctions publiques qu'ils les prendront eux-mêmes en charge. Le citoyen participe personnellement à l'oeuvre de justice et les juges sont immergés dans la société dans laquelle ils officient. C'est au fond l'avènement d'une justice plus procédurale.

DE PUISSANTES MUTATIONS

`Au fond

Poursuit Jacques Commaille, la famille, le droit et la justice procèdent de ce qui m'intéresse de plus en plus à présent, à savoir l'édification d'une théorie de la régulation sociale et politique des sociétés. La façon dont les lois et les politiques sont produites dans le domaine de la famille constituent pour moi une clé privilégiée de compréhension des transformations de la régulation politique. Parce que la famille a connu les plus fortes mutations.´

En France, par exemple, le code civil est le fruit d'une volonté politique et d'un travail juridique encore complètement maîtrisé par des grandes figures de la science juridique. Les autorités en place ont conçu des modèles idéaux de comportement, les inscrivant dans le droit et les imposant à l'ensemble des citoyens. Voilà le modèle classique qu'on vit encore s'exprimer dans la France des années 70.

Ces comportements peuvent concerner des questions aussi fondamentales que la filiation ou le divorce, la constitution et la dissolution du lien conjugal. C'est là qu'on voit qu'un certain mode de production des lois ne fonctionne plus. On entre dans des processus où l'autorité politique et la sphère juridique doivent désormais négocier avec des (catégories de) citoyens, ainsi qu'on l'observe dans un phénomène comme la médiation. En s'appuyant éventuellement sur des sondages d'opinion pour tenter d'ajuster les dispositifs juridiques à ce qu'on pense être les attentes du citoyen.

LA MÉTAPHORE DE LA FAMILLE

`On avait auparavant

Se souvient Jacques Commaille, une conception de la famille qui était liée à une conception de l'ordre politique; donc hiérarchisée, avec des rôles différenciés à l'intérieur de la famille, des valeurs extrêmement fortes. On voit bien ce rapport particulier entre famille et politique avec l'usage de la métaphore. C'est le vicomte de Bonal, grande figure de la Restauration, qui disait que le père était le chef de l'Etat, la mère le ministre et les enfants les sujets. Il est intéressant de voir d'ailleurs qu'un psychanalyste et juriste comme Pierre Legendre perçoit en quelque sorte la preuve humaine du désordre qui s'installe dans la société comme la non-reconnaissance du Père...´

L'ordre familial et l'ordre politique se légitiment réciproquement: cela relève d'un principe fusionnel. Le conflit, qui dans la famille est réglé par l'autorité, donne lieu à une égale transposition dans le monde politique, où peuvent être ainsi niés les rapports conflictuels entre catégories sociales. De la même façon, le monde harmonieux de la famille doit s'imposer également à l'ensemble de la société. Mais, des légistes qui dictent les comportements au citoyen, c'en est aujourd'hui fini.

`L'ordre imposé ne peut plus fonctionner. Les gens respectent d'autant mieux le droit que celui-ci est calqué sur leurs comportements, leurs attitudes, leurs attentes. Cette révolution a certainement été annoncée par Mai 68. L'espace privé - j'entends ici l'`univers privé des individus´ plutôt que la `famille´, qui est un terme connoté idéologiquement et renvoie à des représentations historiques fort établies - est réinvesti par certaines catégories d'individus au nom de valeurs démocratiques: la liberté, ainsi que le principe de non-discrimination, qui m'a paru évident dans l'élaboration de la loi sur le Pacte civil de solidarité (Pacs) en France sous la pression des milieux homosexuels agissant comme de nouveaux mouvements sociaux, prenant la place des mouvements familiaux traditionnels.´

Le Pr Commaille distingue là un événement d'importance. `On note, dans le chef de ces catégories de population, des aspirations légitimes, fondées sur des valeurs et des principes politiques propres à la démocratie. Je pense que ces mouvements homosexuels sont dans la filiation des mouvements féministes. Les premiers à avoir réinvesti la famille comme un espace politique, ce sont bien les femmes. C'est là, disent-elles, qu'il faut mettre en oeuvre les principes de la démocratie, notamment l'égalité. Les homosexuels ajoutent la non-discrimination.´

Jacques Commaille se souvient d'un considérable travail effectué sur le divorce - soit près d'un mariage sur deux à Paris - pour le ministère français de la Justice. `Le grand projet de réforme tendait vers une libéralisation du divorce, régi jusqu'en 1975 par une loi de 1884 entièrement fondée sur l'idée de faute. Le procès en divorce était l'équivalent d'un procès pénal: il fallait un coupable et un innocent. On a fait en sorte que le statut du droit soit mieux ajusté aux comportements et attentes des citoyens.´

LES FEMMES PORTEUSES DE MUTATIONS

Le sociologue aussi a dû se rendre à l'évidence: les femmes ont constitué visiblement le principal facteur de changement sur le plan du divorce, parce qu'elles étaient en train de modifier complètement leur rapport à la vie et à la famille. `Toutes les études sérieuses sur les transformations de la famille attestent que les femmes sont porteuses, instigatrices d'une révolution émotionnelle, sexuelle, et qu'elles sont les grandes actrices de ces mutations, à la fois par l'équilibre différent qu'elles vont établir entre la réalisation de soi dans l'univers privé et à l'extérieur, mais aussi par les nouveaux mouvements sociaux qu'elles vont créer à travers les milieux féministes. Elles vont développer une action collective qui va en faire une question politique. A première vue, on pense aborder le problème de l'organisation de la famille. Mais en fait, derrière, il y a vraiment une mise en cause de l'ordre politique. C'est là ce qui permet de comprendre le rapport entre famille et politique.´

Si, aux yeux de l'expert, la nouvelle façon dont les individus conçoivent leur univers privé n'est pas incompatible avec la réalisation du projet démocratique, il pense aussi qu'il faut veiller à maintenir une tension très forte entre trois finalités possibles: les aspirations démocratiques - l'émancipation, la liberté -, le souci du bien commun - l'institution de la famille n'ayant pas été conçue à l'origine pour le bonheur mais pour sa fonction sociale au service de la société tout entière - et l'exigence sociale de protection contre les risques sociaux. Il suffit en effet que se profilent les affres du chômage et une famille risque de s'écrouler, entraînant bientôt l'effondrement des images familiales et de l'autorité des parents. Contre cela l'allocation universelle pourrait-elle un jour hypothétique constituer un remède...

A ce dernier égard, on sait par exemple les difficultés qu'accusent aujourd'hui les familles monoparentales, c'est-à-dire des femmes dotées d'un statut professionnel toujours inférieur à celui de l'homme et en même temps investies de la charge des enfants. `L'évolution des comportements privés en fonction des valeurs démocratiques serait un modèle idéal si tout le monde disposait des mêmes ressources pour entrer dans ce processus de modernisation.´

Tel n'est évidemment pas le cas, compte tenu des différences parfois flagrantes de niveau social, intellectuel, culturel. La menace de société duale, depuis le temps qu'on la brandit, demeure toujours bien présente. Avec le risque que seuls les nantis n'accèdent un jour à l'émancipation, tandis qu'une gestion sécuritaire de la précarité s'occuperait des autres. En attendant, l'Etat, réduit au rang de partenaire, ne gouverne plus comme autrefois la famille, devenue un acteur primordial en démocratie.

© La Libre Belgique 2001

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