Opinions Le monde a changé, mais il y a des traits universels dont on ne peut se défaire sans compromettre l’essentiel.


Par Charles Delhez, chroniqueur

Y a-t-il des études qui montrent que le modèle familial traditionnel est le meilleur modèle pour les enfants ?", demandait récemment un journaliste. Poser cette question est le signe évident que la famille moderne est traversée par de multiples interrogations. Elle est en pleine mutation, en crise aussi.

Les différentes civilisations ont tenté d’articuler les sexes et les générations. La famille est le lieu de cette alchimie. Elle est le maillon fort de la société et contribue à son avenir. Elle est aussi la matrice de la personne. Il s’y tisse des liens très forts, souvent de la naissance à la mort, mais de grandes souffrances, parfois indélébiles, y trouvent aussi leur terreau. Blessée ou joyeuse, divisée ou unie, elle reste cependant un élément essentiel de la vie de chacun.

En ces temps d’atomisation sociale et de privatisation croissante, la famille a profondément changé de statut et de configuration. Outre les familles classiques, encore nombreuses malgré tout, il y a les familles monoparentales, homoparentales, les familles de fait, ou encore recomposées… Le rapport entre les sexes a également changé, leur définition même (que l’on pense à la théorie du gender). Certes, les modèles familiaux au cours des siècles et dans notre humanité peuvent être bien différents. Que l’on pense à la polygamie ou, en Afrique, au rôle de l’oncle paternel ou maternel. C’est à chaque fois un type de famille différent, sans doute ni meilleur ni moins bon qu’un autre.

Ce qui importe, en effet, c’est la stabilité à l’intérieur d’un modèle, la reconnaissance sociale et juridique, la normalité statistique. Or, c’est cela qui est aujourd’hui compromis. Il n’y a plus de modèle standard même si, dans l’inconscient social et individuel, l’ancien est toujours présent. De nos jours, le lien conjugal n’est plus une institution sacrée, souvent bénie par la religion, mais un lien contractuel aisé à défaire quand ne fût-ce qu’une des parties n’y trouve plus son compte. Du côté des enfants, la filiation n’est plus nécessairement liée à l’alliance conjugale et la fonction parentale, à l’engendrement biologique. Après la séparation des parents, l’enfant se retrouve dans deux milieux aux rythmes, aux idéaux, aux valeurs parfois très dissemblables. La famille post-moderne pèse de tout son poids sur lui, trop souvent écartelé, pris dans les liens difficiles et même contradictoires. Les psychopathologies des enfants des divorces sont de plus en plus observées par ceux qui les accompagnent. Ils peinent à métaboliser cette séparation et traduisent souvent cette souffrance en culpabilité.

L’instabilité conjugale rend flous le lignage et les liens familiaux. De qui suis-je l’enfant, de mon père adoptif ou de mon père biologique ? De celui qui m’a maltraité ou du compagnon qui vient de quitter ma mère, mais qui m’avait adopté pendant des années ? Quelles sont les relations amoureuses permises avec les proches qui ne sont plus apparentés par le sang ? La généalogie est brouillée et nombreux sont ceux qui sont écartelés entre deux loyautés, voire plusieurs. Ce démaillage social pourrait devenir néfaste pour la société.

Comment se situer ? Sans jugement ni stigmatisation, tout d’abord. Ne peut-on cependant espérer que, après un temps d’instabilité, les choses s’apaisent ? La famille est à réinventer, mais on ne part pas de rien. Notre héritage culturel n’est ni à mépriser ni à oublier ; il ne faudrait pas perdre l’évolution positive des derniers siècles. Le monde a changé, mais il y a des traits universels dont on ne peut se défaire sans compromettre l’essentiel. Dans une période de mutation et de changement, les questions sont toujours plus nombreuses que les certitudes. D’où la tonalité de cette chronique.

Mais le chantier est urgent et passionnant. Il doit être le lieu de toutes nos espérances, car la famille reste l’avenir de notre société.


-> Quelles familles pour demain ? sera le thème de RivEspérance 2018, du 2 au 4 novembre, à Namur. www.rivesperance.be