La femme est aussi le passé de l’homme

LAURENT RAPHAEL Publié le - Mis à jour le

Opinions RENCONTRE

Faudra-t-il un jour réécrire tous les manuels d’histoire? La question mérite d’être posée. Les travaux menés depuis une vingtaine d’années par les historiens des mouvements féministes ont en effet montré que le rôle des femmes a été complètement escamoté dans l’historiographie officielle, faisant du coup peser sur certaines de ses pages un fort soupçon de partialité. Un exemple? A quoi s’intéresse-t-on généralement lorsqu’on aborde la question de l’immigration en Belgique? Aux conditions de vie et de travail difficiles de cette main-d’œuvre masculine importée, à la structuration en force politique de ces nouveaux arrivants,… Mais guère aux femmes qui sont arrivées dans leur sillage. On ne s’est pas demandé, par exemple, si elles avaient contribué ou, au contraire, freiné le processus d’intégration. Or, leur influence s’avère essentielle à la compréhension de l’évolution de la société. Sait-on ainsi que ce sont les mères immigrées qui poussent aujourd’hui leurs filles à faire des études, ce qui aura évidemment une incidence sur les relations sociales dans le futur. Cette mise à l’écart des femmes est bien sûr liée à leur statut. Longtemps, elles ont été cantonnées à un rôle secondaire. Même aujourd’hui, où l’égalité formelle a été acquise dans la plupart des domaines, il reste du chemin à parcourir pour que cette parité de principe se traduise dans les faits (voir article ci-dessous). Ainsi, dans les milieux universitaires, que l’on pourrait pourtant supposer plus large d’esprit, les stéréotypes ont la vie dure.

“L’histoire des femmes est sans doute la seule discipline qu’il est de bon ton d’ignorer”, observe Eliane Gubin. Reste que le chemin parcouru sur la voie de l’émancipation est colossal. A qui le doit-on? Aux féministes américaines des années 70 que la caricature nous dépeint volontiers sous les traits d’hystériques lesbiennes (“Ridiculiser un mouvement est une façon de le décrédibiliser”, rappelle l’historienne) ? En partie sans doute. Mais en partie seulement. Les prémices du féminisme remontent en réalité à la révolution française. Les femmes vont reprendre à leur compte les revendications égalitaires avancées à l’époque par la population. Bien sûr, elles ne parviendront pas tout de suite à faire valoir leurs droits, mais un grand pas est franchi dès lors que le principe de l’égalité entre les êtres humains est posé.

Mais l’on sait ce que cette notion recouvre, en particulier au XIXe siècle. Tout est bon pour justifier la place inférieure que les hommes réservent alors aux femmes. “Du côté catholique, les différences sociales comme les inégalités sexuées étaient voulues par la Providence, commente Eliane Gubin , du côté libéral, c’est d’abord la biologie puis l’anthropologie qui servirent à expliquer l’infériorité physique et intellectuelle des femmes.” Les sciences ont donc légitimé l’existence d’une société organiciste, avide de distribuer “rationnellement” les tâches et les rôles entre les classes, entre les races, entre les sexes. Une ambition qui contraste avec les théories utopistes (Fourier, Saint-Simon, Owen, etc.) qui éclosent à la même époque, et qui proposaient, à l’inverse, de bouleverser l’ordre établi, de repenser la hiérarchie des classes et des sexes.

Cela dit, la marginalisation des femmes était d’une autre nature que celle des classes populaires (seule cette dernière préoccupant entre parenthèses le Parti ouvrier belge). Soucieux d’apparaître comme les dignes héritiers des Lumières, les dirigeants de l’époque justifiaient le maintien des différences sociales par la perméabilité théorique des classes. Celui qui s’enrichissait obtenait le droit de vote par exemple. Pour les femmes, cette échappatoire, même très hypothétique, n’existait pas. On combina les arguments, celui de la volonté personnelle à celui de la nature.

“On persuada les femmes qu’elles-mêmes ne désiraient rien d’autre que des activités sédentaires et domestiques auxquelles d’ailleurs la Nature les prédestinait”, pour les tenir à l’écart du pouvoir. “Pour les femmes, le XIXe siècle est donc le siècle de tous les paradoxes: de l’éviction la plus sévère aux espoirs égalitaires, des théories misogynes aux prémices de l’émancipation.”, résume le professeur. Conscientes que, dans ce contexte, revendiquer des droits politiques ne servirait à rien, les femmes vont miser sur l’éducation pour échapper à leur condition. “La nécessité de passer par une phase d’autonomie économique avant d’affirmer des revendications politiques fait son chemin dans l’esprit des féministes de la fin du XIXe", souligne celle qui anime le Groupe interdisciplinaire d’Études sur les Femmes de l’ULB.

DES CERVELLES D’OISEAU

On va ainsi voir les premières femmes faire leur entrée à l’université. Mais là encore, elles se heurtèrent à de solides réticences. Certains hommes redoutaient qu’en développant leur intelligence, elles ne s’exposent à de véritables mutations physiologiques (!), d’autres s’interrogeaient sur les conséquences de cette mutation sociale: qui allait repriser les chaussettes? Qui allait s’occuper des enfants? Des mesures pour freiner l’accession des femmes aux fonctions les plus importantes furent dès lors envisagées, de la dissuasion à l’inégalité des rémunérations en passant par cette arme redoutable: le ridicule. “Elles parlent de tout avec autorité et bourrent leurs cervelles d’oiseau des notions les plus disparates; elles absorbent avec une égale voracité la psychophysique, le mysticisme, l’esthétique, la philosophie de Hegel et de Nietzsche, les poèmes de Mallarmé et les drames de Maeterlinck. Heureusement, très heureusement, elles ne comprennent pas toujours…”, pouvait-on lire dans un ouvrage de 1905 intitulé “Nos petites intellectuelles” (et dont Eliane Gubin cite plusieurs extraits dans un article publié dans la dernière livraison de la revue “Sextant”).

Si les efforts furent aussi répétés et soutenus pour maintenir une différence sexuée du savoir, c’est évidemment parce que ce dernier donne accès au pouvoir. En compensation, on leur rappela qu’elles disposaient en réalité d’une influence affective considérable sur les hommes. Et que leur donner le pouvoir en sus aurait été injuste. Devant tant d’obstacles, beaucoup de femmes baissèrent les bras ou visèrent la réussite intellectuelle par personne interposée, en se consacrant corps et âme à la carrière de leur mari.

MERCI À L’ETAT-PROVIDENCE

Paradoxalement, c’est du côté des institutions religieuses que les femmes trouvèrent matière à s’affirmer et à développer des formes de pouvoir, soit dans les congrégations enseignantes, soit dans le domaine humanitaire. Lequel prendra de plus en plus d’ampleur, notamment après la Première Guerre mondiale. “L’Etat-providence balbutiant confie d’emblée aux femmes ses nouveaux espaces d’intervention (éducation, soins, travail social…), peu revendiqués, faut-il le dire, par les hommes”, précise l’historienne.

Les engagements féminins sortiront progressivement de la seule sphère associative à mesure que les femmes prendront pied dans l’espace public tout au long du XXe siècle. Aujourd’hui, l’égalité a été instaurée dans les textes. Reste à présent à l’appliquer sur le terrain. Ce qui ne sera certainement pas le plus facile.

LAURENT RAPHAEL

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