Opinions

Une opinion de Koen Maris, CTO Cybersecurity d’Atos.

Ces dernières années, le secteur de l’enseignement a planché sur la “modernisation” des écoles et des cours. Toutefois, modernisation ne rime pas avec obligation d’utiliser des iPad ou Office. Bien au contraire… Pour bien se préparer à la vie après les bancs de l’école, nous devrions investir dans d’autres compétences telles que la flexibilité et l’autonomie. Et peut-être devrions-nous aussi remettre fondamentalement en question les devoirs à domicile et l’obligation scolaire en vigueur jusqu’à 18 ans.

Commençons par le choix d’une technologie déterminée: cela n’a strictement aucun sens de rendre obligatoire tel ou tel type de dispositif en guise de matériel scolaire. Cela me rappelle l’enseignement d’antan (qui demeure malheureusement parfois très actuel): le premier jour d’école, chaque élève recevait une liste de matériels de cours à acheter obligatoirement - un stylo avec encre effaçable, un cahier Atoma ligné. Et si vous aviez le malheur de vous amener avec un cahier quadrillé, vous écopiez d’office de deux mauvaises notes, avec nouveau passage obligatoire au magasin! Mais quid si on travaille mieux avec du quadrillage? Ou si on a déniché une autre marque qui fonctionne elle aussi avec des pages amovibles? La réponse, généralement, était… non négociable!

On peut comparer cette situation à l’utilisation obligatoire disons d’un iPad ou de Microsoft Office. Les enseignants et la direction imaginent que c’est faire un choix judicieux que de favoriser un parc informatique uniforme. C’est sans doute le cas en termes de support mais c’est pure illusion de penser que cela aide également les élèves. La technologie que nous utilisons aujourd’hui sera irrémédiablement dépassée lorsqu’ils arriveront sur le marché du travail et nous ne pouvons que supputer quelle sera la technologie la plus utilisée à ce stade. D’ailleurs, si l’on impose malgré tout une technologie, pourquoi dans ce cas ne pas opter plutôt pour une norme ouverte ou un format de document plutôt que pour des solutions propres à un constructeur ou éditeur, qui sont souvent incompatibles, entre elles?

La flexibilité comme objectif final

Il serait beaucoup plus bénéfique aux élèves de disposer, dans l’enceinte de l’école, d’une offre technologique qui change fréquemment: ce faisant, ils cultivent la flexibilité dont ils auront besoin tout au long de leur vie professionnelle. “Une société en mutation sans cesse accélérée”. Voilà bien qui ressemble désormais à un cliché. Mais il n’en est pas moins pertinent. Je me demande par exemple souvent à quoi ressemble aujourd’hui un curriculum destiné à la filière Mécanique automobile dans la mesure où, une fois diplômés, ces étudiants ne devront sans doute plus guère bidouiller de pièces mécaniques dans une voiture.

La flexibilité en tant qu’objectif final me semble en tout cas être une bonne idée. Mais cela implique également de revoir l’offre de formations en profondeur. Fini le temps où l’on faisait de petits exercices du genre “classer votre colonne par ordre chronologique et calculer la moyenne de cette colonne” avec un logiciel bien spécifique. Vive le cours où les élèves apprennent comment cette opération peut varier d’un logiciel à l’autre, voire même en fonction de la version d’un même logiciel.

En parlant d’objectifs finaux: peut-être devons-nous aussi oser remettre en question l’importance des diplômes dans un contexte de connaissances à obsolescence accélérée. Avons-nous réellement besoin d’un diplôme de l’enseignement supérieur ou même secondaire si sa valeur s’évanouit totalement, sur le marché du travail, après six mois? J’ai moi-même décroché mon diplôme universitaire voici seulement quelques années. Mais je peux vous l’assurer, il n’existe strictement aucune filière académique pour le job qui est le mien. Il vaut sans doute mieux, en particulier pour certains catégories d’étudiants, que l’obligation scolaire jusqu’à 18 ans soit révisée en profondeur ou, à tout le moins, son contenu. Pour nombre d’apprenants, la pratique est le meilleur trajet d’apprentissage.

Les devoirs? A vous de décider

Last but not least, j’aimerais également plaider en faveur d’une répartition entre travaux à l’école et à domicile qui colle davantage aux réalités économiques d’aujourd’hui. Le travail à domicile devient une solution toujours plus acceptable en guise d’alternative au travail de bureau en mode 9-17, du lundi au vendredi. Pour autant que le travail soit effectué dans les temps impartis et réponde aux normes de qualité, le lieu et les créneaux horaires choisis n’ont, après tout, guère d’importance. Si nous appliquons le même raisonnement à l’enseignement, cela devient une excellence plaidoirie pour abolir les devoirs. Si l’on demande aux élèves de terminer telle tâche d’ici vendredi matin et s’ils disposent, pour ce faire, d’une heure de liberté le jeudi après-midi, ils peuvent choisir eux-mêmes s’ils en font un temps de travail à domicile ou s’ils préfèrent le terminer, malgré tout, pendant les heures de classe. Cela signifie que le droit à travailler chez soi, octroyé aux employés, conduit de manière assez ironique vers le droit à l’absence de devoirs pour les élèves.

Certes, je me rends compte que tout cela ne sera pas résolu en l’espace d’une seule année scolaire: combiner de nouveaux outils, de nouveaux programmes de cours et, surtout, de nouvelles méthodes pédagogiques exige bien évidemment de nécessaires adaptations à tous les niveaux. Mais plus nous attendons, plus le fossé s’approfondira entre le contenu et la méthode d’apprentissage des jeunes et la réalité dans laquelle ils seront plongés une fois diplômés. Il est grand temps que tous les responsables prennent dès lors le taureau par les cornes. Et, si c’est nécessaire, faites-en un devoir sur lequel plancher chez vous!