Opinions
Une chronique d'Etienne de Callataÿ (1).


Avec cynisme, les marchés financiers ont réagi positivement à la victoire de Bolsonaro au Brésil.

La réaction positive de la Bourse brésilienne à l’élection de Jair Bolsonaro montre un monde financier à la fois cynique et superficiel.

Le dimanche 28 octobre, Jair Bolsonaro a été élu Président du Brésil… et le lendemain la Bourse brésilienne a progressé. Et comme cette victoire avait été anticipée dès le premier tour, le marché brésilien avait récemment surperformé ses pairs et la monnaie locale, le real, s’est appréciée.

Ceci n’est évidemment pas de nature à rendre les marchés financiers plus sympathiques. Ne faut-il pas être cynique pour saluer ainsi l’arrivée au pouvoir d’un tel personnage ? Sexisme, homophobie, nationalisme, dénigrement des minorités, culte du coup d’État militaire de 1964 et menace à l’encontre des opposants ("la prison ou l’exil" a-t-il promis aux "gauchistes"), nul besoin d’en ajouter pour cerner le triste sire. Et pourtant les marchés, eux, ont apprécié son arrivée au pouvoir.

Mais ces marchés, en se montrant ainsi cyniques, ne se sont-ils pas aussi montrés bêtes ? La question se pose à un double niveau. D’abord, même d’un pur point de vue financier, il est étrange de saluer de la sorte un nouveau pouvoir dont on ne sait encore vraiment pas grand-chose. Un programme de 81 pages n’empêche pas le flou. Les observateurs indiquent que les Brésiliens ont en fait "fait un saut dans l’inconnu", et cela alors qu’ils pensent avoir voté pour la sécurité. L’inexpérience de l’entourage du Président renforce l’incertitude.

Ensuite, il est loin d’être acquis que Jair Bolsonaro servira les intérêts dans la durée des marchés financiers. Il promet de lutter contre la corruption, mais son propre parcours laisse sceptique. Il annonce une réforme des pensions mais les populistes aiment souvent soigner les retraités, comme l’Italie actuelle l’indique. Et une réforme des pensions est de toute manière par nature réversible. L’Italie ici aussi le rappelle. Il s’engage sur un vaste programme de privatisation, mais voilà qui risque de ne pas plaire à ses amis militaires. Pensons ici à l’expérience égyptienne. Il est d’ailleurs piquant de souligner que le gouvernement conservateur britannique vient tout juste de déclarer, sous la pression du mécontentement populaire, qu’il renonçait à tout nouveau projet de privatisation sous forme de partenariat public-privé.

En Italie, les marchés n’ont pas eu le temps de s’illusionner sur les mérites, pour eux, du gouvernement qui s’est installé au printemps. La hausse rapide des taux d’intérêt a fait office de force de rappel. Aux États-Unis, après une lune de miel, les marchés semblent avoir pris conscience, avec retard, des dégâts du populisme. Les récentes turbulences boursières découlent, en effet, du protectionnisme et de la pression à la hausse sur les taux d’intérêt, cette dernière venant d’une sur-stimulation de l’économie et d’un dérapage budgétaire. Au Brésil, avec l’élection d’un "Trump sud-américain", il faut s’attendre à un même prochain désenchantement. L’analyse socio-économique des marchés est parfois bien sommaire, elle qui vante l’investissement et la globalisation et, en même temps, célèbre la victoire du populisme et du nationalisme.

La morale de ceci est bonne pour le moral : les marchés financiers ont beau être amoraux, ils ont à prendre garde à l’immoralité.

(1) Université de Namur - etienne.decallatay@orcadia.eu