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Si vous parlez à un Flamand d’écheveau bureaucratique, de nominations politiques, de compromis complexes et d’immobilisme politique, à quoi pensera-t-il ? Une chronique de Dave Sinardet, professeur de sciences politiques à la Vrije Universiteit Brussel et à l'Université Saint-Louis. A découvrir un jeudi sur deux dans votre Libre.

Il y a de fortes chances qu’il vous réponde : à la Belgique. Et il n’aurait pas tout à fait tort. Ce sont des maux que l’on associe généralement avec la culture politique belge. Mais s’il avait répondu la Flandre, c’eût été tout aussi correct. Car il n’y a rien de plus belge que la culture politique flamande.

Passons les choses en revue.

Récemment, un rapport de la ‘Commission pour l’efficience et l’efficacité administrative’ a fait la lumière sur les autorités flamandes et le tableau est plutôt sombre : multiplication, fragmentation et compartimentage des instances administratives; procédures obscures, illisibles, surbureaucratisées si bien que les citoyens, les communes et mêmes les fonctionnaires en sont les victimes. La commission en question est d’ailleurs elle-même un exemple de ce qu’elle dénonce car elle est redondante : des rapports issus du Conseil consultatif flamand des Affaires administratives (Vlabest) ainsi que du Conseil socio-économique pour la Flandre (SERV) étaient déjà arrivés aux mêmes conclusions.

Ces derniers mois également, plusieurs ministres du gouvernement flamand se sont dépêchés de nommer, avant les élections, leur chef de cabinet à de hauts postes dans l’administration. Les procédures de Jobpunt Vlaanderen laissent au moins autant de place pour l’immixtion politique que celles du Selor au fédéral. Les liens des hauts fonctionnaires et managers de l’administration avec un parti politique sont presque toujours traçables.

Les compromis qui doivent réconcilier l’eau avec le feu mais qui, au final, ne produisent que du brouillard, ne sont pas non plus l’apanage du gouvernement fédéral. L’exemple le plus frappant, c’est sans doute l’accord sur la réforme de l’enseignement flamand qui, en juin dernier, a été expliqué tour à tour de manière totalement opposée par Pascal Smet (SP.A) et Bart De Wever (N-VA) dans l’émission d’info matinale de la VRT. La seule différence avec un accord communautaire, c’est que les protagonistes ont livré leurs lectures divergentes sur la même chaîne.

Les décisions flamandes sont en effet des équilibres complexes entre les différentes visions et les intérêts de toutes sortes de partis, blocs, lobbys, etc. Même la fameuse politique du gaufrier belge tant exécrée, qui voulait que des investissements au nord du pays soient compensés au sud, a simplement déménagé vers la Flandre : les investissements doivent en premier lieu respecter des équilibres provinciaux. Ainsi, le démarrage de la phase 2 de la reconstruction du centre d’Anvers n’était possible qu’après un accord sur la ligne de tram entre Hasselt et Maastricht. Il y a peu paraissait pourtant un rapport fort critique de la Cour des comptes sur le processus de décision politique en Flandre dans de grands projets de transports en commun, pour lesquels des études ont été détournées afin de correspondre aux décisions politiques et non l’inverse : chiffres incorrects, coûts sous-évalués et autres tours de passe-passe.

Il n’est dès lors pas étonnant que tout cela ne conduise jamais ou presque à de grandes réformes structurelles, mais plutôt à des sauts de puces. Prenons l’exemple du grand projet visant à réformer les provinces, voire à les supprimer. Après que les trois partis du gouvernement flamand s’y sont opposés, le ministre en charge, Geert Bourgeois, a accouché de quelques modifications limitées dans la répartition des compétences. La fusion des communes est un autre de ces grands projets qui s’est immédiatement confronté à tous les intérêts locaux possibles. La réforme de l’Etat interne en Flandre fait du surplace depuis des décennies.

En bref : "wat we zelf doen, doen we hetzelfde" : ce qu’on fait nous-même, on le fait de la même façon.

Vous n’êtes pas encore totalement convaincu ? Penchez-vous sur le dossier du ring d’Anvers (NdlR : Oosterweeldossier). Il rassemble tous les maux cités ci-dessus et bien plus encore.

Et pourtant, on associera moins ces maux à la Flandre qu’à la Belgique. C’est que les médias flamands ont tendance à dénoncer les problèmes au niveau politique fédéral à coup de gros titres et d’éditos dramatisants tandis qu’ils se limitent au mieux à quelques articles à moitié critiques pour les situations flamandes homologues évoquées ci-dessus. Le rapport assassin de la Cours des comptes n’a été mentionné que dans Het Belang van Limburg.

Cela tient au fait que les médias flamands sont encore fort focalisés sur le niveau fédéral et qu’avec la N-VA, il y a un parti dans l’opposition, et actuellement au centre du jeu politique, qui dénonce continuellement les problèmes à ce niveau. Au parlement flamand, le VLD a mis presque cinq ans pour réaliser qu’il était dans l’opposition. Cela tient aussi au fait que les commentateurs, eux aussi, ont tendance à associer ces maux politiques à la Belgique et pas à la Flandre. Ce qui contredit ce cadre de pensée est simplement moins vite pris en compte ou perçu comme un problème.

Il y a la bien sûr un problème d’honnêteté intellectuelle. Soit une culture politique est considérée comme problématique, soit elle ne l’est pas, mais on ne peut pas la dénoncer qu’à un des niveaux ou elle se produit. Ne sommes-nous pas encore suffisamment émancipés et confiants en tant que Flamands pour être capables d’avoir une discussion critique sur notre propre niveau de pouvoir ?

Conclusion : ce sont des vrais Belges, ces Flamands.

Et pour les Wallons et les Bruxellois, la même chose.

Oui, il y a bien sûr quelques spécificités dans la culture politique wallonne, comme un sous-régionalisme, voire un sous-localisme plus développé et une politisation encore plus fortement axée autour d’un parti resté très puissant. Je laisse à des collègues francophones le soin de développer les choses en profondeur. Cependant, la perception francophone n’est pas que les niveaux wallons et bruxellois fonctionnent mieux que le niveau fédéral (ce serait plutôt le contraire). Et surtout, contrairement à certains en Flandre, du côté francophone on n’a jamais dit que l’autonomie serait un moyen de développer une autre, une meilleure culture politique qu’au niveau belge. C’est peut-être moins hypocrite, mais de là à dire que c’est beaucoup mieux ?