Opinions

Respectivement professeur de "médias et politique" à l'université de Gand et master en sciences de communication.

Il y a plus d'un an, à l'occasion du tristement célèbre faux journal de la RTBF, "Le Soir" et "De Standaard" décidèrent, pendant un mois, de collaborer intensivement au niveau rédactionnel. Ces deux journaux "nationaux" expliquèrent que cette initiative était inspirée par la prise de conscience qu'il était grand temps d'entamer un dialogue constructif, pour casser les clichés et les stéréotypes qui pouvaient exister au sujet de l'autre communauté.

Il est cependant symptomatique que malgré toutes les bonnes intentions, les deux titres n'aient pas réussi à publier cette série sous une dénomination commune : "Face à face" d ns "Le Soir", et "Confrontatie Noord-Zuid", déjà plus musclée, dans "De Standaard". C'est surtout l'aveu des deux rédacteurs en chef, Béatrice Delvaux du "Soir" et Peter Vandermeersch du "Standaard", qu'aucun journal n'était capable d'écrire sur la Belgique sans clichés ni a priori, qui fut un pas important. Il est intéressant de réfléchir sur la question de savoir si cette collaboration a constitué une rupture de tendance dans la manière de raiter l'info sur l'autre communauté.

Accorde-t-on, dans ce moment crucial de l'histoire politique belge contemporaine, suffisamment d'attention critique au sein de la rédaction à la manière dont l'autre communauté linguistique est représentée ? La réalité est qu'en Belgique coexistent deux paysages médiatiques différents et que les médias sont quasi exclusivement orientés vers leur communauté (linguistique). Ils utilisent chacun un cadre de référence propre, dans lequel l'usage de stéréotypes est bien enraciné, en partie inconsciemment.

Pendant une période de crise communautaire, il semble aujourd'hui que ces deux réalités médiatiques contribuent à l'écart croissant de la polarisation des opinions publiques en Flandre et en Wallonie. Les journaux remplissent une fonction importante, parfois exprès mais le plus souvent sans s'en rendre compte, dans la formation et le pilotage de l'opinion publique. La question sur les limites de ce "pilotage dirigé" est plus que jamais à l'ordre du jour. La publication d'un commentaire dans "Le Soir", qui appelle à rassembler tous les politiciens de la N-VA sur un bateau et le faire couler au milieu de l'océan, est-elle une forme de satire politique, ou au contraire une expression de racisme et de xénophobie comme le soutient Bart De Wever ? Et est-ce un hasard si ces déclarations et autres citations musclées se retrouvent régulièrement dans les colonnes du "Soir" ? Ou est-ce une impression, et le ton est-il tout aussi radical dans les autres journaux francophones ?

Dans sa thèse en sciences de la communication, Simon Debroey analyse comment la Flandre est décrite en 2008 dans les colonnes du "Soir" et de "la Libre Belgique". Quels sont les points communs dans leur manière d'informer et, plus important, ces deux titres mettent-ils des accents différents dans un essai de contribuer au débat communautaire en Wallonie ? Même si les deux journaux consacrent en moyenne chaque jour la même place à la Flandre, il existe des différences notables dans le choix des sujets. Là où "Le Soir" se concentre surtout sur les informations politiques en Flandre, nous retrouvons dans "La Libre Belgique" un éventail plus large et plus nuancé de sujets flamands.

Il ressort aussi des résultats de l'analyse du contenu que "Le Soir" s'attache surtout au niveau fédéral, alors que les autres niveaux de pouvoir reçoivent peu d'attention. Pour "La Libre Belgique", le niveau fédéral reste important, mais à côté de cela on accorde également de l'attention à d'autres niveaux politiques, et notamment le flamand. Dans les deux journaux, les infos politiques classiques prédominent, mais "Le Soir" consacre plus de place aux articles d'opinion et aux courriers de lecteurs sur les sujets et les personnalités politiques flamands.

Pour analyser plus en profondeur la manière d'informer des deux journaux, l'enquête s'attache à rechercher quels sont les politiciens flamands qui reçoivent le plus d'attention. Dans "Le Soir", près de 7 politiciens sur 10 dont on parle sont membres du cartel CD&V/N-VA. C'est Yves Leterme qui arrive en tête, Bart De Wever est troisième au nombre de mentions. "La Libre Belgique" accorde un peu moins d'attention aux politiciens du cartel (6 mentions sur 10). Chez elle aussi, Leterme occupe la première place. De Wever cependant disparaît du Top 3, et l'attention dont ce politicien jouit dans les articles importants est quasi nulle. Il est frappant de constater que, sur la même période, "Le Soir" montre beaucoup plus d'intérêt pour De Wever que "La Libre Belgique".

A côté d'un large volet de données quantitatives venant de l'analyse du contenu, l'étude attache son attention, en manière d'enquête qualitative expérimentale, à une comparaison d'articles sur une très courte période. Un bon exemple est l'édition du 28 février 2008, dans lequel "Le Soir" et "La Libre Belgique" ont des accents très différents.

Ainsi, la sortie d'hôpital de Leterme fait la manchette du "Soir". Ce simple fait d'actualité est flanqué du titre surprenant : "Le pays à nouveau otage du CD&V". Suivent encore trois articles critiques sur le personnage d'Yves Leterme. "Le Soir" épice le tout en faisant le portrait de Bart De Wever, via une citation, comme "un politicien inutile". L'ambiance monte encore d'un cran par le biais d'un article sur des "affiches flamingantes" dans la commune limitrophe liégeoise de Bassenge. Quant à la rubrique Courrier des lecteurs, qui est surtout alimentée par une sélection de la rédaction, elle fait essentiellement état de contributions de lecteurs qui expriment leurs craintes au sujet des conséquences potentielles du séparatisme flamand. Enfin, on termine par un commentaire critique sur Verhofstadt. Nous l'oublierions presque dans toute cette violence communautaire, on trouve aussi une info (neutre) sur le ministre Vandeurzen.

Même pays, même date, mais il semble que "La Libre Belgique" vive dans un autre monde politique. Le premier article qui ait un lien visible avec la Flandre ne se retrouve qu'en page 5 : un petit article, court et concis, signale que Leterme peut quitter l'hôpital. A côté de cela, le journal publie un article sur un aspect de la réforme de l'Etat, et un autre article parle du ministre De Crem. Nous lisons ce jour-là une citation critique concernant Leterme, mais il est signalé, ce qui n'est pas inintéressant, que cette citation émane... du "Soir" ! Enfin, dans la dernière page consacrée aux informations belges, tout en bas, trois articles critiques d'une colonne, qui parlent essentiellement du CD&V. Dans les pages d'opinion, aucune attention n'est portée à des sujets à connotation flamande...

Les résultats de cette étude ne sont qu'un avant-goût d'une enquête approfondie qui s'étendra sur les prochaines années, à plus grosse échelle, et dans laquelle on s'attachera également à analyser les informations sur la Wallonie dans les titres flamands. Mais bien qu'il ne s'agisse que de résultats partiels et que le volet qualitatif soit plutôt expérimental, les premières données révèlent des tendances significatives. Aussi bien l'analyse quantitative que la qualitative, fût-elle expérimentale, révèlent que le titre "Le Soir", qui porte en Flandre l'étiquette d'un journal neutre de qualité, cesse d'être neutre quand il traite de sujets communautaires. Ceci a déjà été remarqué dans le passé : en matière communautaire, "Le Soir" a, en tant que journal bruxellois, souvent joué la carte du FDF. En 2008, l'enquête montre que l'information sur la Flandre, dans "Le Soir", est très orientée et que dans le choix des sujets et la sélection du courrier des lecteurs, on retrouve visiblement une politique rédactionnelle qui met la neutralité au second plan.

C'est d'autant plus remarquable que le journal, par sa collaboration avec "De Standaard", a voulu montrer au monde extérieur sa volonté de compréhension mutuelle et son intention de jeter des ponts entre les communautés afin de favoriser le dialogue entre elles. Mais dans la pratique quotidienne et dans l'analyse des nouvelles proposées, on n'en retrouve pas grand-chose. L'enquête montre que les différences dans le traitement de l'information ne se résument pas à une différence de culture journalistique des deux côtés de la frontière linguistique, mais bien à une différence de culture journalistique entre titres.

Ce serait en effet un raccourci commode de penser qu'en Flandre, la culture journalistique évolue dans la pure tradition anglo-saxonne d'une information neutre, tandis qu'en Wallonie on glisserait petit à petit vers la culture sud-européenne, où le journalisme d'opinion, avocat et partisan jouerait un rôle central. Le ton polémique de certains articles ne se retrouve plus d'après l'étude dans "La Libre Belgique", un titre qui était historiquement perçu au Nord comme très critique vis-à-vis de la Flandre et pro-Belgicain, ce qui lui avait valu le surnom de Léopoldine. "La Libre Belgique", au contraire, traite en 2008 un éventail du sujets beaucoup plus complet de la réalité flamande, et ne limite pas ses infos sur la Flandre aux seules préoccupations politiques. De plus, le ton des infos est plus nuancé et plus neutre.

Les deux grands journaux de qualité francophones informent ainsi chacun à leur manière leurs lecteurs de la réalité politique belge actuelle, voilà ce que nous montre l'étude de Simon Debroey. Nous pouvons vivre actuellement dans une situation de haute tension pour les politiciens, ces circonstances exceptionnelles fournissent aux académiciens une chance unique de lancer une enquête scientifique sur les processus de traitement de l'information et sur les différences de culture journalistique et rédactionnelle.

Traduction assurée par Jean-François Jourdain