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Historien Professeur aux FUSL et à l'UCL

Une période s'achèverait-elle? La social-démocratie, triomphante en Europe dans les années 1990, est en crise aiguë. Pour certains, la raison est à rechercher dans la conjoncture politique, toujours susceptible de renversement; d'autres, comme Pierre Rosanvallon, dressent son acte de décès définitif. L'avenir tranchera. L'histoire, elle, nous fournit quelques repères utiles pour éclairer cette crise.

La période révolutionnaire donne à la gauche et au socialisme une réserve de références: l'idée d'une coupure historique, la République, l'amorce de la démocratie, les droits de l'Homme. Mais le passage de l'utopie à l'action ne se fera pas aisément. Il faudra plus d'un siècle pour que la Révolution gagne la partie, sans pour autant que la gauche n'advienne au pouvoir. Ce combat sera autant intellectuel que social et politique. Aussi voit-on surgir de multiples théories, du proudhonisme anti-étatique au fouriérisme utopique. Pour elles, la priorité n'était pas l'accès au pouvoir mais bien un changement de société.

De ce foisonnement de théories, émergèrent le marxisme et le socialisme démocratique et politique, étroitement liés à la révolution industrielle et au capitalisme. Ce dernier impose un nouveau paradigme qui façonnera le monde de manière irréversible: immense machine de production et de rentabilité maximum, exploitant la force de travail des individus, opérant une `transformation violente de populations en force de travail organisée´ (Rosanvallon). Avec, comme conséquence effroyable, la question sociale. C'est sur ce nouveau paradigme économique, à l'origine d'une coupure historique fondamentale dans l'histoire, que s'ancra le socialisme dont le but était le dépassement du capitalisme à partir de l'organisation de la classe ouvrière en une puissance politique et une contre-société. Ce contexte amena la gauche à développer une posture de revendication, de conquête et de contestation.

Au fil des débats et des crises, le projet révolutionnaire, qui fut le sien à l'origine, fut abandonné. Ainsi, le parti social-démocrate allemand décida le premier, dans les années 1890, d'abandonner l'idée de révolution. S'imposa alors l'idéologie de la social-démocratie. Celle-ci substitua le réformisme à la vision marxiste. Il s'agit cette fois de conclure un compromis entre les forces du travail et le capital autour de la réforme de la propriété et de la construction de collectifs protecteurs tels que les syndicats, la négociation collective et l'Etat providence, le tout articulé sur la démocratie pluraliste mettant en oeuvre des procédures de négociations. La social-démocratie a donc accepté de jouer dans le champ délimité par le capitalisme, essayant d'en infléchir les aspérités par touches correctrices. Cette orientation consomma la rupture avec l'idéologie révolutionnaire, continuée, après la révolution russe de 1917, par les partis communistes.

Ainsi, progressivement, au fil des participations au pouvoir, la social-démocratie érigea une culture politique spécifique, celle de la modération, de la négociation et de la concertation, au prix, suivant les dires de l'extrême gauche, de la perte de son `âme´ et de sa pugnacité originaire.

La débâcle du modèle communiste ne laissa pas le socialisme vainqueur. En effet, ses références furent une nouvelle fois confrontées à un paradigme, tout aussi radical que celui du capitalisme industriel du XIXe siècle. La mondialisation ne serait en effet que la face visible d'un iceberg sans pareil, celui d'un nouveau type d'économie d'une puissance immense qui oblige à penser autrement la protection des personnes, les rapports à l'Etat, les relations internationales, l'être-au-monde, l'être-à-l'autre. Ces nouvelles formes d'exploitations imposent à innover, à penser autrement la libération des individus. D'aucuns estiment que la social-démocratie est démunie devant ce second rendez-vous de son histoire, tout au moins si elle s'en tient à mobiliser ses anciennes références. Ce défi, d'une nature à ce point nouvelle, ne contraint-il pas la social-démocratie à sortir du carcan de son histoire?

© La Libre Belgique 2002