Opinions L’Europe doit être autre chose qu’une zone de business. Elle doit répondre à l’immense défi climatique et ses menaces collatérales, sources de désordres et de conflits potentiels entre "humains". 
Une opinion de Francis Briquemont, lieutenant-général e.r.

L’ancien directeur du FMI, Michel Camdessus, s’est penché avec quelques spécialistes de haut niveau sur les défis à relever par les Terriens pour que leur situation et celle de la planète à l’horizon 2015 soit meilleure qu’aujourd’hui (1). Ce livre se veut un message d’espoir même si la route est parsemée de nombreuses embûches. Mais l’auteur "croit" que les Terriens sont capables de surmonter les difficultés qu’ils rencontreront dans les prochaines décennies.

Les cinq chemins d’humanité

Après avoir décrit les "dynamiques structurantes" qui marqueront les prochaines années : défi climatique, démographie, urbanisation galopante, surexploitation des ressources naturelles, globalisation de la finance, l’auteur propose "cinq chemins d’humanité", c’est-à-dire cinq priorités essentielles pour atteindre l’objectif d’un monde meilleur : éradiquer la pauvreté ; des finances servant l’économie, une nouvelle gouvernance dans un monde multipolaire ; la sagesse dans l’exploitation des ressources naturelles et porter nos cultures à la hauteur des défis.

Vaste programme. Il faut la "foi du charbonnier" pour accompagner M. Camdessus dans sa démarche et imaginer que nous allons vers un monde meilleur au moment où, ne fût-ce qu’en Europe, l’UE ne fait plus tellement rêver et voit naître ici et là de nouveaux petits fascistes ou d’autres "nazillons"; une UE qui a peur de quelques milliers de migrants qui viendraient soi-disant bouleverser nos droits acquis et notre confort, et ce, alors que les projections en matière de démographie européenne indiquent que l’Europe perdrait 30 millions d’habitants à l’horizon 2050 et même 100 à celui de 2 100.

C’est ainsi qu’avec 10 % de la population mondiale, l’Europe deviendrait donc de plus en plus marginale au niveau planétaire à la fin du XXIe siècle alors que l’Afrique devrait à ce moment représenter 40 % de la population mondiale. Fameux défi pour l’Europe !

Faire confiance à la sagesse des hommes ou aux technologies les plus avancées pour résoudre les problèmes rencontrés sur la route vers un monde meilleur est une chose. Mais que faire face à "la" menace principale de ce siècle - le défi climatique - qui implique d’ailleurs tout d’autres menaces : survie de la biodiversité, surexploitation des ressources de la planète, pollution, catastrophes naturelles. Il semble que le problème à résoudre d’abord sera celui d’une gouvernance efficace tant au niveau planétaire qu’à celui des États.

En fait, les responsables terriens ne se conduisent pas en bons pères de famille pour gérer notre planète. Ils l’exploitent en dépit du bon sens ; ils consomment ses ressources au point que chaque année, la date où ils commencent à s’endetter vis-à-vis d’elle et des générations futures tombe de plus en plus tôt. En outre, ils la polluent de plus en plus sur terre, sur mer et dans les airs.

Pourtant, des centaines de scientifiques tirent la sonnette d’alarme depuis longtemps ; presque tous les Etats du monde signent des accords comme celui de Paris - le papier se laisse toujours faire - mais les responsables politiques ont bien du mal à définir voire imposer les mesures concrètes à exécuter pour appliquer ces accords… quand ils ne dénoncent pas !

En termes militaires, je dirais que les responsables politiques de notre planète doivent remplir une très difficile mission de défense en surface à l’échelle du monde et que, pour la remplir, un problème majeur de gouvernance est posé à tous les États. Limitons-nous ici à ceux de l’UE qui portent quand même une bonne part de responsabilités dans la situation actuelle de notre bonne vieille terre.

Demain, l’empire ?

La gouvernance au sein des États de l’UE semble à l’opposé de celle qu’il faudrait appliquer pour que l’espoir de Michel Camdessus se réalise. À ce propos, la lecture du livre Le Déclin du professeur belge David Engels est passionnante (2).

Comparant la crise actuelle de l’UE avec la chute de la République romaine, il montre que celle-ci, usée par ses nombreuses querelles internes et son instabilité, s’est "apaisée" dans l’Empire à partir d’Auguste. Dans un post-scriptum final qui concerne l’UE et intitulé "Demain, l’empire" - titre qui a dû en faire sursauter plus d’un - il suggère que, tout comme à Rome, l’UE pourrait évoluer vers une forme "d’empire" ! À quand donc des "Hadrien" européens ?

En relisant attentivement Michel Camdessus et David Engels, on en arrive à penser que, pour créer une gouvernance permettant à une Europe paisible de relever les défis futurs et jouer son rôle au niveau mondial, il suffirait, mais cela exigerait une rupture totale avec la situation géopolitique de l’Europe actuelle, de construire une véritable UE politique et de sécurité ; en fait, "l’empire" de David Engels !

Car, si les États de l’UE souhaitent encore jouer un rôle dans le monde et aller vers un monde meilleur tout en participant efficacement à la défense en surface de la planète, cela apparaît être la voie de la sagesse.

L’espoir d’un monde meilleur

Cela implique évidemment la formation d’un gouvernement européen exerçant quelques pouvoirs essentiels : politique extérieure, défense et sécurité, justice, police, politique sociale. Les États de l’UE accepteraient donc de renoncer à des pans de souveraineté nationale qui paralysent tout aujourd’hui notre Finistère de l’Eurasie.

Écrire cela en 2018 peut paraître très utopique. Et pourtant, dans une Europe qui n’est menacée par personne, dans un monde où la dissuasion "fonctionne" bien, un "empire" européen (à l’échelle modeste de ce Finistère) n’est-il pas la solution qui permettrait à l’Europe d’être autre chose qu’une zone de business et de répondre à l’immense défi climatique et ses menaces collatérales, sources de désordres et de conflits potentiels entre "humains" ?

Simone Veil a dit un jour : "C’est en partant d’Auschwitz que je suis devenue européenne." Il y a vingt-cinq ans, je suis rentré de Bosnie en européen convaincu mais déçu par l’inexistence totale de l’Europe sur le plan géopolitique. Pierre Defraigne, dans ce journal, essaie souvent de nous convaincre de la nécessité de faire l’Europe politique et de défense. Merci à Michel Camdessus et David Engels de maintenir l’espoir d’un monde meilleur au cours de ce XXIe siècle.

On dit parfois que l’utopie aujourd’hui est souvent la réalité de demain. Face à ce défi climatique et ses conséquences possibles, les sceptiques diront peut-être : "Foutaise que tout cela, la planète en a vu d’autres." C’est peut-être vrai, mais sur la planète il y a des humains et Claude Levi-Strauss nous rappelle que "le monde a commencé sans l’homme, il s’achèvera sans lui…" Autant essayer quand même d’y rester le plus longtemps possible !

(1) : Michel Camdessus, Vers le monde de 2015 , aux éditions Fayard, 2017

(2) : David Engels, Le Déclin, aux éditions Fayard, 2013