Opinions

Une opinion de François de Bernard, philosophe. Auteur, dernier livre paru "L’Homme post-numérique" (*)


Au prochain attentat, ils nous enjoindront de taire toute objection, toute dissension, voire toute réflexion. Ils hurleront à l’unité, réclamant de ne voir dans leur viseur panoptique qu’un seul rang, une seule tête, fesses serrées… Ils menaceront d’irresponsabilité, d’indignité, de déchéance ceux qui n’obtempéreront pas. Aux hérétiques, ils promettront l’Enfer, comme s’il n’était pas sous nos yeux. Cela est déjà écrit; seule la date exacte reste incertaine.

Une atmosphère irrespirable

La terreur est désormais codifiée par le discours politique, qui lui confère un statut d’exception qu’elle n’aurait jamais acquis sans lui. Par la vertu toxique de ce discours bruyant, martelé, suffocant, qui sature un "débat" introuvable, empêche toute dissonance et rejette au loin la possibilité du doute, le terroriste se voit sculpté dans le marbre. Il prend ainsi toute la "Place de la République" ! La "guerre contre le terrorisme" remplace la politique, avec un effet d’éviction qui n’étonne que les oublieux, autorisant toutes les substitutions au gré de la météo statistique. Un jour, l’ennemi est le chômage; le lendemain, c’est le terrorisme (1); un jour sur deux, Janus change ainsi de visage; mais tous les jours, c’est la guerre - et jamais plus la politique !

Les "responsables politiques" s’accrochent désespérément au discours de la guerre pour verrouiller toutes les issues, les écoutilles, tous les pores de la peau sociale… Ils accomplissent ainsi la prophétie de Ben Laden, qui annonçait que nos sociétés allaient connaître "une vie étouffante" (2), une atmosphère irrespirable. Mais ce n’est ni Ben Laden qui a réalisé cela, ni même "Daech". Ce sont Bush Jr., Blair, Poutine, Berlusconi, Sarkozy, Valls, Michel et tant d’autres, par l’indigence de leur "réponse" individuelle et collective, grâce au contenu désolant qu’ils ont procuré à leur "politique", avec la réduction de toute perspective à une "guerre". Voilà ceux qui édifièrent les statues du Terrorisme et du Chômage comme phares de la cité et emblèmes démagogiques.

La pensée de Clausewitz

Depuis la publication de son traité "De la guerre", on a glosé sans fin sur le leitmotiv censé résumer la pensée complexe du pauvre Clausewitz, toujours trahi : "la guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens". Dans les faits, ce qui nous est proposé depuis quinze ans en matière de "guerre contre le terrorisme" et depuis quarante en matière de "guerre contre le chômage" : tout cela n’a rien à voir ni avec la guerre, ni avec la politique. S’il s’agissait de guerre(s), ce ne serait que dans une acception allusive et non clausewitzienne : une simple lutte barbare, écervelée, dénuée de concept et éloignée de toute dimension stratégique… Quant à parler de "continuation de la politique", il conviendrait à l’opposé d’observer dans les prétendues guerres contre le chômage et contre le terrorisme un abandon radical de toute politique : ou pourquoi et comment "renoncer à la politique" au profit d’un combat de nature bien différente. Une lutte dont l’enjeu véritable, sinon le projet, serait en vérité de détruire de l’intérieur le politique et la politique en y substituant une "gestion de crises" en continu, "à flux tendus" et sans stocks, selon les paradigmes managériaux éprouvés en la matière.

Vers le vide de la pensée

Muni de cette grille de lecture, on entendra peut-être ainsi différemment la panoplie marketing à la mode de l’époque, qui se décline en "état d’urgence", "déchéance de nationalité", "République numérique", etc., dont l’extension du domaine et la richesse sémantique n’ont pas fini de nous ébahir… Il s’agit de rien de moins que d’un glissement progressif et simultané : d’un côté, vers le tout-gestionnaire, le tout-mercatique; d’un autre côté, vers le néant politique et le vide de la pensée.

Que feront les futurs Daladier et Laval ?

Le gouvernement contemporain s’est ainsi transmuté en "gouvernement de l’impensé" - en attendant celui de l’impensable. Mais, prenons-y garde, cela ne résulte nullement d’une carence; c’est, au contraire, délibéré et volontaire. Car, pour que disparaisse la politique d’autrefois abhorrée par les leaders d’aujourd’hui, il faut aussi que s’impose la "pure gestion" et l’impensé qui la soutient.

Cependant, un tel gouvernement de l’impensé risque d’avoir bientôt à faire avec des défis plus sérieux. En effet, lorsque la guerre reviendra, la vraie, qui ne saurait guère tarder, comment les présidents de directoire, directeurs généraux et directeurs du marketing qui nous tiennent lieu de gouvernants y feront-ils face ? Ayant grillé leurs cartouches de longue date avec le succès que l’on connaît "contre le chômage" et "contre le terrorisme", que feront les futurs Daladier et Laval ?

(*) Auteur entre autres de "La Cité du chômage" (Verticales) et de "La Fabrique du terrorisme" (Yves Michel). Dernier ouvrage paru : "L’Homme post-numérique" (Ed. Yves Michel, 2015).

1 "La guerre contre le chômage s’est muée en guerre contre le terrorisme." Louise Bodet, France Info, 31 décembre 2015.

2 "Le gouvernement des Etats-Unis entraînera le peuple américain - et l’Occident en général - dans un enfer insupportable et une vie étouffante", Al Jazeera, 21 octobre 2001.