Opinions
Une opinion de Maxime Gillet, étudiant en troisième bachelier de droit à l'Université Saint-Louis, à Bruxelles. 


Les "mesures actives" désignent en russe les techniques de guerre politique conduites par les services de sécurité soviétiques pour influencer le cours des événements mondiaux. On n’est pas dans la fiction. Conflit en cours sur la toile.

Il est 7 h 30 du matin, heure de Moscou. Sergueï prend le tramway en direction du Kremlin, afin de commencer sa journée de travail comme tout bon fonctionnaire. Tous les jours, il s’informe via la presse locale sur l’actualité qui déchire en ce moment la communauté internationale. Ces articles lui serviront de base pour le reste de sa journée. A 8 h pile, il commence son travail et enfile son "costume digital". Mais sur Twitter, Sergueï s’appelle David Jones. Ce dernier est britannique, et patriote convaincu - comme en témoigne la fière bannière de l’Union Jack lui faisant office de photo de profil.

La géopolitique de Twitter

Fervent eurosceptique, il mène là un combat acharné contre l’Union européenne et tout ce qu’elle représente. Il commence sa matinée en tirant une première salve sur le champ de bataille numérique : "All of these stupid Ukraine protestors joining the EU will destroy you. You thought Russia ruled over you, wait until EU gets control." (1) Nous sommes le 2 décembre 2013, et la Russie s’apprête à envahir la Crimée.

Son message est immédiatement repris par des milliers de bots qui pullulent sur le réseau social. Programmés par une intelligence artificielle, ces faux-comptes répandent et multiplient le message de Sergueï à travers la toile. Cet effet boule neige lui permet bientôt d’être repris par les algorithmes de Twitter, qui promeuvent automatiquement certains tweets à la popularité explosive. On dénombre au minimum 63 000 de ces bots pilotés par "David Jones".

Ensemble, ils forment une véritable armée digitale, qui reprennent en chœurs les prétentions du Kremlin afin de mieux les propager. Les messages portent sur des sujets toujours très sensibles d’un point de vue géopolitique : l’Ukraine, la Syrie, le Brexit, et Donald Trump, entre autres. Chaque tweet est imprégné d’une tendance nationaliste et russophile, comme en témoigne celui du 18 octobre 2013 : "EU embrace of the Ukraine fuels Russia tension; the UK needs to team up with Russia and put EU in its place." (2)

La guerre des Fakes News

En Occident, les mouvements d’extrême droite surfent sur une vague de populisme et de xénophobie ambiante, alimentée notamment par les tweets de David Jones. Suprématisme blanc, islamophobie, ou racisme décomplexé - pour lui, toute colère est bonne à exploiter.

Mais si Sergueï est un patronyme inventé, et la véritable identité de David Jones encore inconnue, l’histoire que je vous raconte est, elle, tout à fait réelle. Il s’agit d’une pratique appelée "mesures actives" qui désigne en russe les techniques de guerre politique conduites par les services de sécurité soviétiques (NKVD et KGB) pour influencer le cours des événements mondiaux, en sus de collecter des renseignements.

gnements. Ces mesures incluent la désinformation, la propagande, la contrefaçon de documents officiels et la répression politique. L’objectif est simple : inonder la toile de fausses informations afin d’exploiter les lignes de fracture de nos démocraties occidentales - le résultat est fulgurant. En Occident, les mouvements populistes connaissent un regain de popularité et les partis d’extrême droite explosent dans les sondages.

L’Europe en est la première victime, paralysée par ses dissensions internes au moment même où son unité s’avère être plus essentielle que jamais. De ce ressentiment naît l’impuissance. A l’inverse, la Russie jouit en apparence d’une unité totale, sous la coupe de son dirigeant tout-puissant.

L’info a changé, les valeurs non

Devant ce problème dont l’étendue reste à déterminer, les nations européennes semblent bien démunies. Institutionnellement, il semble excessivement difficile d’endiguer cette marée de fake news, au risque de mettre en péril un des fondements de notre démocratie : le droit à la liberté d’expression. Une seule arme demeure, dans les mains des Européens : leur sens critique.

Lentement, les institutions européennes ont commencé à prendre la mesure de la gravité de la situation. Elles ont lancé un site internet appelé "euvsdisinfo.eu". Quotidiennement, le site publie un catalogue d’articles politiques russes afin d’en exposer les mensonges. Par exemple, un post du 24 octobre 2017 décortique une histoire propagée sur de nombreux médias slaves concernant les soi-disant dommages causés par un navire américain dans un port ukrainien. Il s’avère en réalité que le vaisseau était de nationalité maltaise et que les dégâts étaient très limités.

Le site offre également des "Disinformation Awards" (3) aux médias russes les plus malhonnêtes. Sur un ton tantôt humoristique, tantôt révoltant, le site Internet expose avec brio les tentatives du Kremlin d’influencer notre vie quotidienne. S’il faut saluer cette initiative, force est de constater qu’au final, son impact ne sera toutefois que négligeable face à l’ampleur du phénomène qu’il entend combattre.

Au moment de conclure cet article, nous devons faire un constat, et ce pour protéger notre démocratie et ses valeurs : nous sommes en guerre avec la Russie. Cette guerre a lieu en ce moment même, sur la toile, dans nos journaux, et, même si elle est numérique, son enjeu est bien réel. Avec l’arrivée d’Internet, nos sociétés ont changé : l’accès aux informations est devenu plus simple que jamais, au détriment de leur qualité. Ce qui n’a pas changé, toutefois, c’est notre modèle démocratique, sa lenteur, sa vulnérabilité, mais aussi ses valeurs et ses principes.

C’est à nous qu’il revient de les réaffirmer et de les défendre, face à ceux qui tentent de nous diviser. Fermer les yeux sur ce problème, c’est courir à notre perte. Vous êtes, cher lecteur, la première ligne de défense dans cette bataille digitale. Affûtez votre sens critique : c’est votre meilleure arme.

(1) "Tous ces stupides contestataires de l’Ukraine ayant rejoint l’UE vous détruiront. Vous avez pensé que la Russie vous dominait : attendez que l’UE prenne le contrôle !"

(2) "La façon dont l’Union européenne étreint l’Ukraine alimente la tension de la Russie; le Royaume-Uni doit s’associer avec la Russie et mettre l’UE à sa place."

(3) "Les trophées de la désinformation"

Maxime Gillet est membre de la Conférence Olivaint (centre interuniversitaire de formation à la gouvernance). Il s’exprime à titre personnel.