Opinions
Une chronique de Marie Thibaut de Maisières, éditrice. 

Il existe parmi nous des musulman.e.s qui n’utilisent pas le Coran pour contrôler la sexualité de tous. Il est temps de leur donner plus largement la parole !

Récemment, au cours d’actualité que je donne une fois par semaine à la Maison des Femmes de Molenbeek, je demande à mes élèves ce qu’elles pensent des accusations de viol dont fait l’objet Tariq Ramadan. Je rappelle qu’il avait dit, sur France 2, que la lapidation des femmes adultères devait "faire l’objet d’un moratoire en attendant un débat en Islam". Et je m’attriste que les victimes présumées subissent une campagne de menaces. Soudain, une élève qui a l’habitude de porter un hidjab et une abaya noires (et qui pourrait apparaître austère à qui ne la connaît pas) lance d’un air innocent devant la classe hilare : "Si c’est vrai, qu’on le lapide !"

Anecdote rigolote pour une réalité tragique. Me voilà prête à lancer à Tariq Ramadan la première pierre (symbolique) ! Pas pour ces viols (potentiels), ce n’est pas à moi mais à la justice de trancher (même si l’on sait que moins de 10 % des plaintes pour viol aboutissent à une condamnation) mais pour les idées dont il fait la promotion depuis 25 ans.

La semaine passée, Edwy Plenel demandait sur BFM-TV : "Les actes intimes de Tariq Ramadan, est-ce qu’ils ont à voir avec ses idées ?" Oui, justement ! Ramadan est de ceux qui passent leur temps à diaboliser le sexe dans le monde musulman (il n’est pas le seul évidemment, j’ai des "pierres" pour tout le monde y compris dans le monde chrétien). Ceux qui lisent le Coran avec des yeux sexistes; ceux qui présentent sans cesse les hommes comme des prédateurs sexuels dont les femmes doivent se protéger en étant pudiques (d’où la promotion par Ramadan des piscines non-mixtes, pour éviter "le regard posé sur des choses que tu ne dois pas voir"). Cette image bestiale de l’homme ne rend-elle pas plus acceptable un éventuel "dérapage", puisque c’est sa nature ? Le viol n’est-il pas la prolongation affreuse mais inévitable d’un système de domination sexiste qui mène à ces dérives ?

Dans "Sex and the Citadel", Shereen El Feki, spécialiste de la sexualité au Moyen-Orient nous livre l’étendue des dégâts : 70 % des jeunes arabes ont moins de 30 ans et leur frustration est incommensurable. L’âge du mariage a augmenté en raison de la crise économique et la pratique sexuelle est inaccessible à la plupart des filles et des garçons (sans contraception et avec l’injonction de virginité des filles au mariage). Les violences faites aux femmes sont partout : excision, harcèlement, violence conjugale. En raison de l’inégalité entre les sexes, bien sûr, mais aussi parce que l’honneur supposé des familles reste conditionné à la chasteté de ses femmes. Elles ne peuvent dénoncer leurs agresseurs car ce serait une honte pour leurs proches. Pour la même raison, de nombreuses femmes travaillent mais leur autonomie financière ne se transforme pas en autonomie sociale. Enfin, selon El Feki, la démocratie n’émerge pas car les enfants ne faisant pas l’expérience de l’égalité dans la cellule familiale continuent, une fois adultes, à supporter les rapports de force et l’injustice. Bref, le tabou du sexe est littéralement en train de détruire le Moyen-Orient.

Pourtant, il pourrait en être autrement. Shereen El Feki rappelle que l’Islam a eu neuf siècles de tradition érotique et de tolérance (quand, à la même époque, la vie sexuelle des femmes européennes ne devait pas être très amusante). Aux religieux qui disent que la tolérance sexuelle est une importation occidentale, elle conseille de relire l’Encyclopédie du Plaisir et autres traités sacrés islamiques de l’époque de l’Islam flamboyant. Ouverture au plaisir sexuel qui a pris fin justement au XIXe, au déclin de l’âge d’or de l’Islam, suite aux conquêtes napoléoniennes puis à la chute de l’empire Ottoman.

Bref, au-delà de la vérité judiciaire, pour moi, la lapidation médiatique de Ramadan (et donc de ses idées) est une bonne nouvelle pour un débat dans l’Islam européen. Elle permettra, peut-être, de donner de la place à ceux pour qui il est évident que Mohamed a permis la lapidation en cas d’adultère uniquement s’il y a quatre témoins oculaires directs expressément pour rendre celle-ci impossible. Il existe parmi nous des musulman.e.s qui n’utilisent pas le Coran pour contrôler le corps des femmes et la sexualité de tous, et il est temps de leur donner plus largement la parole !