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"Seront punis comme auteurs d'un crime ou d'un délit [...] ceux qui soit par des discours tenus dans des réunions ou dans des lieux publics, soit par des écrits, des imprimés, des images ou emblèmes quelconques [...] auront provoqué directement à le commettre." Ce texte, ajouté au code pénal en 1891, vient d'être utilisé par le tribunal correctionnel d'Anvers pour infliger un an de prison (ferme !) à Dyab Abou Jahjah et à Amehd Azzuz à la suite de troubles qui avaient éclaté à Borgerhout après le meurtre d'un jeune marocain, Mohamed Achrak, le 26 novembre 2002.

Belge d'origine libanaise, préparant une thèse de doctorat en relations internationales, Abou Jahjah s'est rendu célèbre naguère comme animateur de la "Ligue arabe européenne" mais aussi pour avoir mis en place, à Anvers, des brigades citoyennes de surveillance de la police à la suite de nombreuses plaintes et protestations pour des attitudes racistes de la part de policiers de cette ville. Police et parquet l'attendaient au tournant...

A la nouvelle de la mort d'Achrak, des jeunes du quartier sont descendus dans la rue pour hurler leur colère, attribuant le crime au suffocant climat xénophobe et délétère qui gangrène la région anversoise. Selon la police, l'arrivée d'Abou Jahjah aurait eu un "effet excitant" sur les jeunes. Un policier (infiltré ?), qui comprenait l'arabe, aurait entendu Jahjah crier : "Ne vous laissez pas faire par la police ! Le seul Dieu s'appelle Allah. Restez ensemble, ensemble nous sommes forts face à la police. Ils sont responsables de la mort de notre frère, combattez-les". Jahjah a nié ces propos. Mais le tribunal a pris pour argent comptant les dires du policier polyglotte. Ahmed Azzuz, quant à lui, aurait affirmé, toujours selon le même délateur, que "la police était au courant depuis longtemps du conflit entre l'auteur du meurtre et sa victime et qu'elle n'avait rien fait". Les jeunes avaient canardé les policiers avec des pierres, renversé des poubelles, mis le feu à un abribus... Le tribunal a jugé que Jahjah et Azzuz, "parce qu'ils jouissaient d'une grande considération auprès des jeunes musulmans" (sic) et avaient à leur égard une "autorité morale" (re-sic), auraient pu " apaiser les esprits" . Comme ils ne l'avaient pas fait : un an de prison ferme (le parquet en réclamait deux) et 5 110 euros à payer à Ethias qui s'était constituée partie civile contre eux, après avoir indemnisé la police ou des tiers. Pas un mot, dans le jugement, sur la raison de la colère des jeunes : un meurtre raciste !

Même si la cause nationaliste et communautaire arabe que porte Abou Jahjah n'est guère sympathique aux yeux de la plupart des "Belges de souche" (encore qu'elle ressemble à n'importe quel nationalisme, qu'il soit juif, corse, flamand ou autre), le jugement d'Anvers devrait empêcher de dormir tous les responsables syndicaux et tous les animateurs de mouvements politiques ou sociaux susceptibles de prendre la tête de manifestations. Pour peu qu'ils aient du charisme - ce qui est un atout lorsqu'on veut convaincre - ils pourraient se voir juger responsables des "débordements" pour avoir tenu des "propos subversifs" ou faute d'avoir pu "apaiser les esprits"... Avec, à la clé, des conséquences pénales (lourdes !) mais aussi financières : ils devront payer les dégâts (à l'instar du peintre Gustave Courbet, ruiné car condamné aux frais de reconstruction de la colonne Vendôme pour avoir... signé une pétition demandant à la Commune de Paris de voter la démolition de ce symbole de la puissance impériale...). Quand les métallos, les dockers, les routiers ou les paysans sont en colère, il n'est pas rare que cela fasse quelques "dommages collatéraux"... Même les grèves de médecins, aux méthodes plus softs, provoquent des préjudices secondaires. On a vu aussi, en 1990 notamment, des enseignants se fâcher tout rouge et lancer des pierres vers des véhicules de gendarmerie ou secouer des abribus... Et ne parlons pas des étudiants qui peuvent se montrer "turbulents". Si le "jugement Jahjah" est confirmé en appel, tous les porteurs de mégaphones (on dit gueulophones en Belgique) vont se réfrigérer d'un coup et les mouvements collectifs de protestation vont connaître une aire de glaciation inquiétante pour les droits démocratiques et le progrès social.

La loi de 1891 - la démocratie n'existait pas encore vraiment puisque le suffrage était censitaire, de sorte que les députés et sénateurs qui l'ont votée ne représentaient que moins d'1 pc de la population - avait clairement pour objet d'anesthésier les leaders et portes-paroles des mouvements ouvriers. A l'époque, la région de Charleroi venait de connaître les" émeutes de la faim". La Belgique traversait une crise économique grave. Le charbon produit ne trouvait plus d'acheteur. Les prix avaient flambé. A l'appui de son projet qui allait devenir loi, le ministre de la justice lança à la tribune de la Chambre : "Les derniers événements suffiraient à démontrer la nécessité absolue de fournir au pouvoir judiciaire le moyen d'atteindre les fauteurs de désordre, les prédicateurs d'anarchie, qui abusent des souffrances de l'ouvrier pour le pousser au désordre... L'appel au crime répété dans les harangues et meetings et dans les écrits répandus parmi le peuple affaiblit le respect de la loi et la confiance dans les autorités; il intimide les bons et enhardit les fauteurs de désordres; il arrête le mouvement des affaires et compromet la prospérité non seulement de l'industriel qui, sous le coup des menaces dont il est l'objet est obligé de fermer son atelier et son usine, mais aussi de l'ouvrier honnête que l'intimidation arrache au travail qui constitue sa seule ressource". Sans commentaire.

Cette loi, considérée par la suite comme infâme et liberticide, n'a jamais été abrogée mais fut peu utilisée. Le parquet de Nivelles l'avait sortie d'une quasi désuétude pour la faire appliquer aux bouillants D'Orazio et Marra, leaders syndicaux à qui il reprochait d'avoir poussé les ouvriers en colère contre la gendarmerie notamment lors de la célèbre partie de catch "bulldozers contre auto-pompes" sur l'autoroute à Wauthier-Braine. Mais dans son arrêt d'apaisement du 22 mai 2002, la cour d'appel de Bruxelles n'avait pas voulu suivre le parquet dans cette voie dangereuse pour les libertés. Marra et D'Orazio ont été acquittés. A l'époque, une série d'artistes, mobilisés pour soutenir les "13 de Clabecq", avaient malicieusement fait observer que tous les appels à la révolte, notamment les plus lyriques, exposaient leurs auteurs à la loi scélérate : seraient, parmi d'autres, condamnables les auteurs et interprètes de l'hymne fondateur de la Belgique "La muette de Portici" !

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