Opinions

Un témoignage partagé par Anne-Catherine de Neve, hébergeuse au sein de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés.


Imaginez. Vous êtes debout. Vous ne savez pas quelle heure il est. Vous ne savez pas où vous êtes. Vous êtes fatigué.e. La lumière, forte, est allumée et vous ne pouvez pas l'éteindre. La pièce dans laquelle vous vous trouvez ne fait pas plus que quelques mètres carrés. La porte est fermée. Quand la porte s'est refermée sur vous - il y a quelques heures ? -, elle a fait un bruit métallique. Vous n'avez pas compris ce que la personne qui l'a fermée vous a dit. Elle parlait dans une autre langue que la vôtre et ne cherchait en réalité pas à se faire comprendre. Vous n’avez essayé de crier qu’une fois qu’elle était partie. Vous n’avez pas entendu ses pas s’éloigner.

Dans la pièce, il n'y a rien que vous. Pas de fenêtre. Pas de chaise. Pas de lit. Vous et la lumière. Au début, elle vous paraissait rassurante. Maintenant, elle vous vrille. Les yeux, le cerveau. Elle vous empêche de penser à autre chose qu'à elle. Où que vous vous mettiez dans la pièce, debout, juste en dessous, adossé à la paroi, accroupi dans un coin, et vous avez même tenté de vous allonger la tête sous les bras, elle vous vrille. Vous épingle. Elle est si forte. Comme celle que l’on met sur les bateaux en mer pour repérer les frêles esquifs qui tentent de passer.

Vous ne savez pas où se trouvent vos compagnons de route. Vous avez été séparés. Au début, vous avez bien essayé d’appeler ou de taper contre les cloisons, mais les seuls bruits qu’elles vous renvoient sont les vôtres. Vous avez cessé. Vous vous dites qu’on viendra forcément vous chercher. Ça vous rassure un instant. Vous avez faim. Mais surtout soif. La lumière vous dessèche.

Vous avez perdu toute notion de temps. Vous vous dites qu’il fait nuit car le silence est assourdissant. De temps en temps, vous perdez pied et une sorte de frénésie s’empare de vous. Vous tournez en rond, vous vous tapez les bras pour vous convaincre que vous êtes là. Vous avez envie de hurler. Mais vous vous retenez. Forcément, on va venir vous chercher.

Un moment, vous ne savez pas quand, la porte s’ouvre et on vous pousse sans ménagement vers la sortie. On vous emmène dans une autre pièce où vous attend un policier qui vous pose des questions et vous fait signer un papier que vous ne comprenez pas. Vous sortez du commissariat. Il fait nuit. Vous y avez passé 14 heures. Vous vous mettez à trembler et vos doigts se serrent sur le document qu’on vous a fait signer.

Imaginez. Cette histoire est celle de I., jeune Soudanais du Parc Maximilien qui a passé trois ou quatre jours chez moi , mais c'est celle aussi de M, O, Z, A, S. et de toutes les lettres de l'alphabet. Bien que I ait été persécuté dans son pays, cette histoire ne s’est pas passée au Soudan mais en Belgique, il y a quelques jours. Quelque part, dans un de ces commissariats dans lesquels vous et moi allons déclarer le vol de notre vélo, la disparition de notre chat ou que sais-je encore.

Quand I qui me la racontait a vu mon désarroi, il s’est tu et s’est excusé. Il ne voulait pas me rendre triste, m’a-t-il dit. Je ne parviendrai plus à le faire parler ensuite et, dans un haussement d’épaules, il répétera à chacune de mes questions « normal, normal » et cherchera à me rassurer en m’assurant que ça ne se passe pas comme ça dans tous les commissariats.

Cette histoire est très courte parce que finalement, une fois qu'on l'a comprise, il n'y a pas grand chose à rajouter. Ça se passe chez nous. Ce sont nos policiers. Ce sont nos hommes politiques. Notre pays.

I. me dira plus tard dans la soirée qu’il a quitté le Soudan et est venu en Belgique parce qu’il a cru qu’ici on respectait les lois et qu’on ne pouvait pas vous faire subir n’importe quoi parce que vous étiez ceci ou cela.

Il se trompait.