Opinions

Une opinion de Francis Briquemont (e.r.)


Il faut vite combler les lacunes de notre système de sécurité. Les missions régaliennes de l’Etat (Sûreté, Justice, Police, Défense du territoire) ont été victimes des réformes successives qui ont fait de notre pays une "usine à gaz" compliquée à gérer et un gouffre à milliards.

"Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous lui entendre vous dire ?" (B. Pivot).

"Je suis innocent de tous les crimes commis en mon nom." (A. Maalouf).

Pour la première fois depuis 1945, avec les attentats du 22 mars, la Belgique a vécu, sur son sol, un acte de guerre. Chacun peut maintenant se rendre compte qu’entre "parler" du terrorisme, le "regarder" chez les autres et le "subir" ou "y faire face" chez soi, il y a une immense différence. Les réactions émotionnelles de l’opinion publique se sont reflétées dans les centaines de pages ou émissions spéciales (télé, radio, journaux) qui nous ont submergés pendant deux semaines. Les médias et beaucoup de Belges, habitués depuis si longtemps à la paix dans nos contrées, n’ont-ils pas trop sur-réagi à ces événements et ce, à la plus grande satisfaction des organisateurs-assassins de ceux-ci ?

Quelles leçons tirer de ces attentats du 22 mars ? Avant toute chose, il serait injuste de ne pas rendre hommage à tous ceux qui sont intervenus efficacement pour venir en aide aux nombreux blessés et à leurs proches pour soutenir au mieux les familles de ceux et celles qui ont perdu la vie.

Cela dit, ces attentats n’ont pas été une surprise. La lutte contre le terrorisme ne date pas d’hier et, les choses étant ce qu’elles sont, il serait étonnant que nous ne subissions plus d’attentats dans les mois ou les années à venir. On peut aussi affirmer que les responsables politiques et tous ceux qui sont en charge de la sécurité de notre pays ont fait ce qu’ils ont pu avec les moyens dont ils disposaient. A tous ceux qui "commentent" ou qui ont la critique facile, il est bon de rappeler que commander et agir ne sont pas toujours aussi simples que le proclament les stratèges du café du commerce, et que seuls ceux qui agissent commettent parfois des erreurs.

Budget sécurité en peau de chagrin

La question principale qui se pose aujourd’hui est : notre pays était-il, est-il, dans les meilleures conditions pour faire face aux terroristes radicaux islamiques ? Il est permis d’en douter. Depuis des décennies, TOUS les responsables politiques de notre "confetti" national ont entraîné le pays dans des réformes successives de l’Etat - on en est à la sixième et certains affirment déjà qu’il en faudrait une septième en 2019 - en partant du principe qu’entre un Gaumais et un Ostendais, il y avait plus de différence(s) qu’entre un Lapon et un Andalou. Sur cette base, les politiques ont fait de notre pays une "usine à gaz" très compliquée à gérer et qui par surcroît est un gouffre à milliards d’euros.

Conséquence : le brave peuple belge ne s’est pas très bien rendu compte qu’au fur et à mesure des années, les missions régaliennes de l’Etat (Sûreté, Justice, Police, Défense du territoire) étaient de plus en plus négligées. La majorité du peuple s’en souciant d’ailleurs très peu ! Et c’est ainsi que les budgets alloués à tous les secteurs de la sécurité de l’Etat se sont tous rétrécis comme peau de chagrin. Aujourd’hui on compte par centaines les effectifs manquant au sein de la Sûreté de l’Etat, de la Police, de la Justice et ceux de l’Armée sont encore rabotés d’année en année.

Or la lutte antiterroriste est une guerre spéciale dont l’objectif principal est de prévenir la préparation et/ou l’exécution d’attentats car tous les responsables de cette lutte savent en effet, qu’à un moment donné, il est difficile d’empêcher des individus résolus et non repérés de passer à l’acte. Pour cela, il faut d’une part une chaîne de commandement efficace donc centralisée, et une structure opérationnelle décentralisée disposant de moyens humains et matériels suffisants. Appliquer aussi, à tous les niveaux d’exécution, le principe : "un" chef, "une mission", des moyens adaptés.

On sait en outre que pour former un "bon" policier, il faut au moins un an, un bon soldat, cinq à six mois; on ne devient pas non plus spécialiste du renseignement ou enquêteur du jour au lendemain et faire partie du parquet antiterroriste exige sans doute une formation particulière. Et comment ne pas insister sur le temps (des années !) qui sera nécessaire pour organiser un Islam conforme à nos valeurs et à nos traditions et qui permettra enfin aux musulmans de se sentir chez eux, chez nous, et sur les efforts à réaliser pour "déradicaliser" les égarés dans le djihadisme. Bref, de quoi occuper tous nos responsables politiques pendant des années à des travaux plus utiles qu’une énième réforme de l’Etat.

La démocratie n’est jamais acquise

Cela dit, je ne doute pas un seul instant que, depuis les attentats de Paris et de Bruxelles, tous les "patrons" responsables de la sécurité du pays aient déjà tiré un maximum d’enseignements des événements qu’ils ont vécus et réfléchi aux améliorations qu’ils peuvent apporter rapidement à la coopération entre tous les services de notre pays et ceux de l’étranger.

Un dernier aspect peut-être. Il semble difficile pour beaucoup d’admettre qu’en temps de guerre - même si celle-ci est très particulière - on ne peut continuer à vivre (tout à fait !) comme en temps de paix. Jusqu’à présent, la plupart des citoyens approuvent les mesures de sécurité et les contraintes décidées pour les protéger mais le danger est que ce souci permanent de la sécurité ne s’atténue avec le temps, surtout s’ils ont le sentiment que les services de sécurité fonctionnent bien au point que tout danger leur semblerait écarté. C’est un peu comme la paix ou la démocratie qui ne sont jamais définitivement acquises ! D’autre part, on peut se demander pendant combien de temps, on peut soumettre les effectifs actuels de la Police et de l’Armée aux niveaux 3 et/ou 4 de la menace. Il y a là un équilibre à trouver entre engagement sur le terrain, repos, vie familiale, entraînement, détente mais aussi un principe à retenir : rien n’est plus dangereux en "opérations" qu’un homme fatigué. S’il est un "chef", il prend alors souvent de mauvaises décisions; s’il est "exécutant", il risque davantage de commettre une bavure.

Une commission qui ne sert à rien

Comment ne pas conclure en évoquant la commission d’enquête parlementaire qui va se pencher pendant des mois sur les attentats de Bruxelles.

Les patrons des services de sécurité ne vont certainement pas attendre la fin de l’année pour proposer aux ministres responsables toutes les mesures à prendre dans les meilleurs délais. Je partage le point de vue de l’ancien juge Ch. Panier (1) qui estime que cette commission ne sert à rien. La commission Rwanda n’a pas servi à grand-chose non plus. C’est facile après coup de "refaire le match" affirmait avec raison le Premier ministre. Et je ne peux m’empêcher ici de parodier J.-F. Revel (2) en écrivant : "Maintenant, avec le retard de rigueur, l’heure a sonné, pour les politiques belges, de se livrer sur ce sujet, après et avant bien d’autres, à leur divertissement favori : la clairvoyance rétrospective."

"C’est parti pour le grand Barnum" disait "La Libre" du 14 avril… Pourtant un seul problème se pose pour le gouvernement : que faut-il décider, et vite, pour combler les lacunes de notre système de sécurité ?

(1) "La Libre" du 15 avril 2015.

(2) Dans "Fin du siècle des ombres", p. 60. Aux Ed. Fayard 1995.