Opinions
Une opinion de Pierre Rigoulot, docteur en science politique, directeur de l'Institut d'histoire sociale, historien spécialiste du monde communiste. 


Main dans la main, les deux Corées seront sous un même drapeau lors de ces Jeux olympiques d’hiver. Angélisme de façade ou réelle volonté de faire de ces JO des "Jeux de la paix" ?


Nous avions rêvé. Il n’y a pas eu d’essais nucléaires nord-coréens. Une vingtaine de missiles dont certains capables de franchir le Pacifique, n’ont pas été tirés. Le numéro un du régime nord-coréen n’a pas comparé Obama à un singe. Il n’a pas dit des "salauds d’Américains" qu’ils allaient payer pour leurs crimes, que le Japon allait être coulé et que Séoul serait noyé dans un océan de flammes. Personne n’a craint que la guerre n’éclate.

Oui, nous avions rêvé et en nous réveillant, nous assistons à toutes les manifestations d’une entente presque parfaite entre le Nord et le Sud de la péninsule coréenne : les deux Corées veulent défiler ensemble sous un drapeau unique lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympique de Pyeongchang, ce 9 février, et former une équipe commune féminine de hockey sur glace.

Séoul espère même que ces Jeux d’hiver seront les "Jeux de la paix" et "contribueront à apaiser les tensions dans la péninsule, qui ont atteint des sommets ces derniers mois […]".

"Comme les autres"

Les relations du Nord avec le monde extérieur, en particulier avec les Etats-Unis et la Corée du Sud, ont toujours été sinusoïdales. Au temps de la tension et de l’affrontement, le Nord fait suivre celui du calme et de l’ouverture pour se faire aider à masquer les séquelles humaines de ses choix coûteux en faveur du nucléaire militaire. Jusqu’ici les dirigeants nord-coréens ont toujours trouvé des naïfs prêts à les aider - comme si cela pouvait les apaiser ! Pourquoi n’en trouveraient-ils pas encore ?

En attendant, leurs athlètes, leurs pom pom girls, leurs officiels, leurs flics et leurs espions - ils seront plusieurs centaines, tous frais payés par le gouvernement du Sud - montreront au monde qu’ils viennent d’un pays comme les autres alors que rien ne sera changé à la nature totalitaire de l’Etat - camps de concentration, exécutions publiques, absence totale de liberté - et qu’il ne renoncera pas à son arsenal nucléaire. Le 12 décembre 2017, Kim Jong-un déclarait qu’il voulait faire de la Corée du Nord la première puissance nucléaire du monde !

Angélisme

Le gouvernement de Corée du Sud et le Comité international olympique, CIO, font preuve d’un angélisme qui ne sert ni les valeurs olympiques, ni les droits de l’homme, ni la paix mondiale. Dans le passé, les Etats totalitaires ont toujours su profiter de la même façon perverse des Jeux olympiques. Les Etats démocratiques ne doivent pas répéter les erreurs et les illusions passées. Les deux délégations ont pourtant déjà défilé ensemble lors de l’ouverture des Jeux de Sydney en 2000, d’Athènes en 2004 et aux JO d’hiver de Turin en 2006. Et leurs gouvernements ont inutilement signé plusieurs fois, comme en 1991, 2000 ou 2007, des promesses d’ouverture et de relations pacifiques.

"Dans un monde qui se fracture et où les tensions renaissent, comme le disait justement le président Macron le 10 juillet dernier, en défendant la candidature de Paris pour les JO de 2024, nous avons besoin de ces valeurs de paix et de tolérance que le mouvement olympique illustre et incarne formidablement."

Oui, mais la Corée du Nord en 2018 est aussi conforme à ces valeurs de paix et de tolérance que pouvait l’être l’Allemagne nazie en 1936.

Le droit d’être libre

Comme le CIO, garant des valeurs de l’olympisme, la Corée du Sud doit exiger au moins que les sportifs du Nord puissent se déplacer pendant ces jeux conformément aux lois des pays démocratiques, c’est-à-dire seuls et librement, sans être encadrés par des geôliers mobiles. Si certains d’entre eux décident de choisir la liberté, car leur pays est une prison dont les habitants n’ont pas le droit de sortir, il faut obtenir aussi de la Corée du Nord l’engagement que les familles auront le droit de les rejoindre immédiatement et ne seront pas gardées en otages.

C’est à cette condition tout à fait minimale que ces Jeux olympiques ne seront pas une mascarade au service de l’honorabilité du pire des régimes totalitaires encore existants.

Titre et chapeau sont de la rédaction. Titre original : Respectons les valeurs olympiques en Corée !