Opinions

Agronome belge, consultant international. Auteur de "Souvenir d'un tsunami humanitaire" (L'Harmattan, Paris. 2008)*

La question du don a toujours été complexe à démêler. Depuis l'aube des temps, les hommes ont mis au point des stratagèmes afin de réguler les offrandes et équilibrer les richesses. En inventant des rites, en célébrant des fêtes, en échangeant via des trocs, voire, plus tard, en mettant au point des contrats, les sociétés humaines ont perpétuellement senti que les donations portaient en elles des ambivalences et que la générosité avait plusieurs facettes. Ces facettes, du fait qu'elles sont révélatrices de la nature humaine, n'ont pas changé avec le temps ; ainsi, à la face lumineuse qu'offre le partage, un versant ombragé moins évident à percevoir est lui aussi constitutif du don : volonté de pouvoir et de représentation l'accompagnent inexorablement. Néanmoins, cette part d'ombre se gère et les systèmes de partage sont de formidables révélateurs de la finesse des sociétés à travers l'Histoire. Si l'homme ne change pas, sa façon de maîtriser sa part d'ombre, elle, évolue. Ainsi, tous les systèmes de partage ne se valent pas et il y en a qui traduisent la faillite d'une époque. Le symptôme majeur de la façon de donner au sein des pays riches est aujourd'hui surtout visible dans des contextes de désastres naturels ou d'intervention militaire occidentale. Au lieu de constituer l'exception, cette façon de donner s'est normalisée et même bureaucratisée. L'exemple le plus manifeste d'une telle faillite fut visible dans les comportements exprimés au lendemain de Noël 2004.

Le 26 décembre 2004, un tsunami ravagea les côtes de quatre pays d'Asie et atteignit au total quatorze pays différents, provoquant la mort de 226 000 personnes. Cet événement, de par sa nature, sa visibilité et son ampleur exceptionnelles, provoqua une émotion collective au niveau mondial. Ce saisissement fut suivi d'une catharsis unique dans l'histoire des catastrophes. Des conférences de pays donateurs furent rapidement organisées, d'abord à Djakarta, puis à Genève. Reproduisant un registre mondain, une soixantaine de ministres vinrent représenter leurs pays respectifs lors de cérémoniaux où la dignité de chacun se mesurait au don versé. Du côté des institutions internationales et des ONG, le principal registre d'expression fut l'appel à l'aide paniqué. On promit que des enfants rescapés menaçaient d'être enlevés, on affirma que des épidémies menaçaient, que des populations devaient être nourries sous peine de voir des milliers de gens crier famine. Les médias ne furent pas en reste : la fascination exercée par les images du désastre sur le public engendra un concours de charity shows ; chacun fut convié à donner. Et chacun donna. La pluie d'offrandes qui s'ensuivit fut unique dans son ampleur. Il n'existe pas d'autre exemple dans l'histoire d'un tel déluge de dons qui se soit manifesté aussi rapidement. Les nouveaux systèmes de communication engendrèrent de nouvelles formes d'écoulement d'argent : des montants astronomiques furent accordés via Internet, voire via des SMS. Toute une hydrographie de dons au niveau mondial se rassembla pour former une inondation dans les pays touchés par le désastre.

Les pays touchés hésitèrent devant un tel tumulte d'armées, d'institutions, d'ONG et d'associations frappant à leur porte. A peine celle-ci entrouverte, les gigantesques vagues d'intervenants chargées de cadeaux et d'argent s'engouffrèrent sur leur territoire, balayant leur autorité, reléguant leur ordre et leur influence. Aux vagues dévastatrices du tsunami succédèrent les vagues envahissantes de la charité.

Mais il n'y eut pas que l'invasion de l'aide. Il y eut aussi une invasion du récit. Le récit occidental submergea le récit local au point de ne faire émerger qu'une seule réalité apparente : celle de populations entièrement prises en charge par l'aide extérieure. Or ces populations avaient déjà accompli le plus difficile. Des centaines de médecins locaux, des associations locales avaient pris part à un formidable élan d'assistance au sein des pays touchés par la catastrophe. Les armées nationales avaient nourri les populations et largement contribué à l'enterrement des corps. Mais, paradoxalement, aucune forme de reconnaissance internationale ne fut réellement accordée à ces efforts locaux. Au lieu d'une attitude de respect, ce que les nouveaux systèmes de charité démontrèrent, c'est leur capacité à produire un chaos. En sus des traditionnelles institutions internationales et des grandes ONG, d'innombrables associations étrangères prétendirent avoir droit au chapitre. Les prérogatives d'actions furent bousculées comme jamais auparavant, introduisant également dans le jeu des initiatives en provenance de la plupart des entreprises privées les plus connues de la planète, avec des secteurs d'activité aussi variés que des marques de voiture, d'avion, de soda ou de burger.

Une analyse méticuleuse révèle toutefois que ce déluge d'intervenants obéit à certaines lois. Par exemple, les structures utilisant l'enfance comme alibi tinrent le haut du pavé, avec par exemple l'Unicef collectant 500 millions de dollars. Deuxième aspect révélateur : ce sont les institutions à la tête des plus grosses logistiques qui s'affirment le mieux. Troisième aspect inquiétant, les ONG les plus puissantes suivent des motivations prosélytes, au point que les théâtres de catastrophes deviennent des lieux où des groupes religieux se mesurent. Désormais la sélection se fonde sur la capacité à délivrer de la nourriture ou du matériel en se passant souvent d'évaluations structurées. Pour réussir, il faut être capable de gaspiller. Si ces aspects furent déjà visibles dans d'autres contextes (l'Afghanistan à la chute des talibans ou le Kosovo suite à l'intervention de l'Otan), le contexte du tsunami a révélé que ces dérives sont désormais la norme. La plupart des institutions internationales sont d'ailleurs désormais bâties pour pouvoir collecter rapidement les vomissements d'argent lors des désastres inopinés. Des bureaucraties autrefois bâties pour éclairer notre jugement se voient obligées de s'investir dans l'urgence au détriment du sens du projet. La survie de leur institution en dépend. Pire, cette orientation vers la délivrance de matériel n'est même pas efficace : un nombre significatif de bateaux reconstruits coulèrent lors de leur première mise à flot. Les maisons mirent plusieurs années avant d'être reconstruites. Il faut oser dire que l'humanitaire, lorsqu'il charrie un tel débit de dons et d'acteurs, est une source de déstabilisation et de désordre considérables.

Finalement, il y a de réelles raisons de s'inquiéter que le terme "tsunami humanitaire" puisse revêtir une connotation glorieuse au sein d'une certaine aristocratie de l'Union européenne (que l'on songe au nombre de fois où Louis Michel utilisa ces termes avec emphase). Une telle attitude traduit une réelle ignorance des véritables enjeux actuels et des crises d'identité des institutions internationales. Il ne faut pas être surpris du comportement des pays d'Asie dans le contexte du cyclone Nargis en Birmanie : ceux-ci tenaient à montrer qu'ils étaient capables de gérer l'urgence par eux-mêmes, sans cette ingérence tonitruante, vantarde et infantile en provenance de l'Occident. En 1755, un tremblement de terre suivi d'un tsunami frappa Lisbonne. Au-delà de la polémique fertile entre Voltaire et Rousseau que cette catastrophe engendra, l'époque put témoigner d'une gestion impeccable du pouvoir portugais. Ce que le tsunami de 2004 nous a révélé, c'est que la charité s'exprime aujourd'hui selon des modalités bien plus primitives qu'il y a deux siècles et demi.