Opinions
Une chronique d'Etienne de Callataÿ (1).

L’excès de mauvaises nouvelles nuit. Celui de bonnes, aussi. La preuve par l’effet dépressif des réseaux sociaux.

C’est la faute aux médias !" : l’antienne est connue. Si les gens n’ont pas le moral, c’est à cause de la presse qui se complairait à diffuser mauvaise nouvelle sur mauvaise nouvelle. Avec de bonnes nouvelles, nous serions de meilleure humeur, aurions moins peur de demain et achèterions ou investirions ou embaucherions davantage. Qu’un bon moral se traduise positivement sur le plan économique est une évidence. D’ailleurs, les enquêtes de conjoncture portent souvent sur le "sentiment" des entrepreneurs et des consommateurs.

Or, des bonnes nouvelles, il y en a, et énormément. Qu’il s’agisse d’extrême pauvreté, de mortalité infantile, d’espérance de vie, d’alphabétisation, d’éducation de base ou d’accès à l’information, à l’échelle de la planète, les indicateurs de progrès sont stupéfiants, et cela sans parler des avancées du savoir scientifique et du "stock" sans cesse croissant d’œuvres culturelles.

Redire cette évidence est important, mais sans bien sûr enlever quoi que ce soit à l’attention à porter aux mauvaises nouvelles, qu’il s’agisse du dérèglement climatique, de la perte de biodiversité, des conflits, des pénuries ou des multiples reflets d’un large mal-être social.

La place des mauvaises nouvelles

Que les journaux donnent une place prépondérante aux mauvaises nouvelles se comprend. D’abord, ils répondent à la demande de leurs lecteurs. Puis, il est logique de parler des guerres, des forêts qui brûlent, des entreprises qui ferment et des personnalités qui viennent de décéder.

C’est aux lecteurs, auditeurs et téléspectateurs à "lire" les nouvelles en ayant conscience de ce biais médiatique. Et c’est à eux à moins vouloir regarder le malheur d’autrui. Ce ne sont pas les médias qui sont responsables des "kijkfiles", ces embarras de circulation causés par une vilaine curiosité.

Le risque des bonnes

Si les mauvaises nouvelles nuisent, les bonnes nouvelles le peuvent aussi. Il était déjà connu que la consultation d’albums de photos portait d’autant plus à la nostalgie que l’on oubliait la sélection qui avait précédé leur confection, et où cris, disputes et chagrins n’avaient pas eu de place.

Aujourd’hui, il est apparu que les grands utilisateurs de Facebook avaient une plus grande inclination à la dépression. Des chercheurs ont montré que ceci s’expliquait par le fait que les fans de Facebook souffraient de la comparaison entre leur vie "ordinaire" et ce qu’ils voyaient de la vie de leurs amis, oubliant ici aussi le biais de sélection dans le choix de ce que ces derniers laissaient paraître (Steers, Wickham et Acitelli, 2014).

En 2017, l’économie a bien tourné, à l’échelle européenne comme mondiale, avec de la croissance, de l’investissement et plus d’emploi, mais sans que le sentiment collectif de bien-être et que la confiance en l’avenir ne s’en ressentent à en croire sondages et élections. On se consolera en se disant qu’il est préférable que ce ne soient pas les considérations matérielles qui conditionnent la qualité de vie. "La comparaison est voleuse de joie", a dit Roosevelt. L’homme est un être social, et c’est ce qui fait la pertinence de l’économie dite comportementale.

Contribuer au bien-être, c’est éduquer au décryptage du monde qui nous entoure et aux biais narratifs qui le décrivent dans les médias comme sur les réseaux sociaux. C’est travailler pour réduire les inégalités. C’est s’abstenir d’étaler un bonheur "photoshoppé". C’est partager ses joies… et ses peines. Alors, la nouvelle sera bonne nouvelle !

(1) Université de Namur etienne.decallatay@orcadia.eu