Opinions

RUDOLF REZSOHAZY, chroniqueur

Dans le débat récent au sujet de la monarchie, deux types d'arguments furent avancés. L'un consistait à dire que la royauté n'était pas une institution démocratique, car le Roi n'est pas élu (1). L'autre acceptait la monarchie en Belgique pour des motifs d'opportunité: elle est l'élément principal de la cohésion du pays.

Je ne pense pas que le caractère héréditaire du trône lui ôte la légitimité démocratique. Sans être consacré par le vote, un roi ou une reine jouit dans la population d'un consensus tacite et, dans certaines circonstances, explicite(2). Par contre, dans certains régimes républicains, 20pc des électeurs au premier tour suffisent pour devenir président. En Espagne, c'est grâce à la monarchie que la démocratie a été restaurée. C'est encore le Roi qui fut le rempart le plus solide contre une tentative de putsch militaire.

Trois critères doivent être remplis pour qu'un régime puisse être considéré comme légitime: la souveraineté populaire s'y exerce librement ; les droits de l'homme y sont respectés ; les problèmes de la société y sont résolus efficacement.

La souveraineté populaire est au coeur de la démocratie. Mais rien ne garantit qu'une majorité parlementaire ne vote des lois contraires aux droits de l'homme: il suffit que l'extrême droite ou l'extrême gauche arrive au pouvoir par les urnes. Enfin, à quoi sert la démocratie si elle ne parvient pas à résoudre les problèmes du pays? La république de Weimar et la IVe république en France sont mortes à cause de leur incapacité à maîtriser des crises aussi graves que la dépression économique des années 30 ou la guerre d'Algérie. Sous l'angle des trois critères mentionnés, ne peut-on pas affirmer que les sept monarchies (Royaume-Uni, Suède, Danemark, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Espagne) sont parmi les pays les plus enviables au monde?

La démocratie est, sans doute, le meilleur système pour faire émerger les hommes et les femmes les plus populaires. Mais les démocraties républicaines (surtout si elles sont présidentielles ou semi-présidentielles) ont cette faiblesse que les personnes portées à la magistrature suprême ne sont pas nécessairement les meilleures. Si nous comparons la Belgique et les Etats-Unis depuis 1830, chez nous six rois ont accédé au trône, tandis que la république étoilée a connu plus de quarante présidents. Alors que nos rois se sont succédé dans l'ordre de la filiation et que les présidents ont été choisis par le peuple, j'ose prétendre que la balance, en matière de qualité des chefs d'Etat, penche vers la Belgique. En tout cas, je préfère Baudouin Ier à Bill Clinton et Albert II à George W.Bush.

L'explication tient à plusieurs facteurs. Le successeur au trône ne doit pas poser sa candidature à son poste. Il n'est pas un ambitieux qui doit se pousser en avant. Il n'entre en concurrence avec personne, il peut donc éviter les intrigues, les crocs en jambe, se permettre d'être modeste (observez dès maintenant les personnes comme Sarkozy ou Juppé ou d'autres qui fourbissent déjà leurs armes en vue de l'après-Chirac).

C'est en effet la concurrence qui fausse le jeu. Pour gagner dans la compétition, les candidats, chacun représentant un parti, doivent se fabriquer une image et les électeurs se prononcent à travers le miroir déformant tendu par les conseillers en communication et les directeurs de leur campagne. Il est connu que Nixon a perdu face à Kennedy car il paraissait mal rasé lors de leur confrontation à la télévision (la remarque `achèteriez-vous une voiture d'occasion à ce type-là?´ l'a définitivement coulé).

L'héritier est préparé et se prépare à son futur `métier´. Il apprend plus ou moins longtemps. Il ne vient pas du cinéma comme Reagan, de l'industrie pétrolière comme Bush ou du commerce des cacahuètes comme Carter (il n'y a pas de sot métier et Carter s'est révélé un homme sincère et plein de dévouement... comme quoi, en politique, tout est possible). Et, si Dieu lui prête vie, le souverain reste longtemps. Il faut de la durée pour que son influence se déploie, pour que sa figure s'inscrive dans la conscience publique, pour donner de la stabilité à sa fonction. Il n'est pas périodiquement affaibli comme un président dont la dernière année de mandat est paralysée par l'approche des élections suivantes.

Je n'ai aligné que des arguments qui peuvent être soumis à la discussion. Je n'ai pas parlé de sentiments. Or, être royaliste ou républicain relève aussi des émotions, voire des passions. Mais la raison a plus de chances d'éclairer les opinions.

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(1) L'histoire a cependant connu des monarchies électives...

(2) S'il n'en est pas ainsi, la monarchie perd sa légitimité et est renversée (comme en Italie ou en Grèce).

© La Libre Belgique 2002