Opinions

Chroniqueur

Les économistes libéraux n’ont jamais aimé la morale. Dans leur domaine, les mots "juste" et "injuste" n’ont pas de sens. Il faut parler d’intérêts: laissez chacun poursuivre ses intérêts, l’intérêt général en résultera. Si une récession ou une crise se produit, les mécanismes du marché rétabliront l’équilibre.

Or, que dit la morale? Dans mon jeune temps, pour préparer mon doctorat en histoire, j’ai étudié, notamment, les auteurs qui, en Belgique, figuraient parmi les premiers socialistes, avant Marx, et étaient d’inspiration chrétienne: Edouard Ducpétiaux, François Huet, Adolphe Bartels. Ils affirmaient, dès les années 1840, que seuls sont légitimes les revenus correspondant à une activité qui produit, finance ou distribue des biens et des services demandés. N’est-ce pas une thèse d’actualité? Elle condamne ces manipulations financières qui, de nos jours, ne répondent à aucun besoin, mais produisent des profits plantureux en jouant avec l’argent.

Déjà à cette époque, les réformateurs voyaient dans l’Etat l’instance qui doit corriger, redresser les situations compromises, mettre en place les règles du jeu, veiller au bien commun. La formule "entre le riche et le pauvre, la liberté opprime et c’est la loi qui libère", se répand. Mais les chrétiens sociaux sont pragmatiques. Ils veillent à limiter l’action de l’Etat par le principe de la subsidiarité qui vise à décentraliser le pouvoir et à l’attribuer aux organes proches des citoyens. Les décisions appartiennent au sommet uniquement si la base n’est pas à même de les prendre efficacement.

Les chrétiens sociaux de l’époque préconisent la promotion du bien-être de la population par des associations que les gens se donnent. C’est ainsi que chez nous la sécurité sociale s’édifiera à partir des mutualités qui se répandent dès le milieu du XIXesiècle.

Mais la conséquence la plus importante de la morale appliquée à l’économie est la vision de l’homme dans sa totalité, en tant qu’être digne, et non réduit à sa fonction économique, en tant que fournisseur de la main-d’œuvre. Il a droit au travail; le plein-emploi est un objectif social. Le chômage sape les fondements d’une existence, il n’est pas uniquement l’effet des licenciements décidés par une entreprise qui veut optimiser ses facteurs de production.

Aujourd’hui, c’est la morale qui crée le mouvement le plus impressionnant de notre temps: la sauvegarde de la planète. La démonstration est faite que nous sommes capables de penser pour l’humanité, à long terme, au-delà de la durée de notre vie, et d’agir en conséquence, alors que nos projets politiques dépassent rarement les quatre ans d’une législature. La pollution, le réchauffement du climat sont dénoncés comme les calamités majeures qui menacent notre espèce.

Nous trouvons les écolos à l’avant-garde du mouvement. Ce sont eux qui moralisent ce problème lancinant: ils fabriquent les nouveaux tabous pour protéger la nature, ils édictent les commandements qui prescrivent nos attitudes face à la consommation d’énergie, ils déclarent vertueuses les énergies renouvelables et jettent l’opprobre sur le pétrole, le charbon, les centrales nucléaires. Quel contraste! Les devanciers soixante-huitards des écolos de nos jours ont été des contestataires de la morale, présentée comme un carcan qui empêche les hommes de s’épanouir. De démolisseurs, ils sont devenus des constructeurs d’interdits!

Chaque génération est confrontée à des problèmes nouveaux (ou à des problèmes éternels qui revêtent des formes nouvelles). Nous trouvons inacceptables les guerres, ouvertes ou larvées, qui sévissent en Afrique ou au Proche-Orient; nous rejetons le fanatisme des intégristes religieux qui tuent; nous déplorons les vagues d’immigration, motivées par la recherche d’une existence meilleure; nous refusons toutes les variantes des discriminations entre les hommes Tous ces malheurs suscitent en nous une profonde indignation morale. En en parlant, nous utilisons un vocabulaire qui relève de l’éthique: nous nous disons solidaires avec les gens qui souffrent, nous nous sentons responsables de leur sort, nous voulons élaborer des solutions justes et équitables

Approfondir la réflexion éthique et la lier à une action efficace, c’est faire avancer le monde.