Opinions

Peu après la publication des premiers résultats du Baromètre politique La Libre/RTBF/Dedicated sur notre site, le réformateur Alain Destexhe (député de la fédération Wallonie-Bruxelles) a réagi sur Twitter laissant entendre que le très bon classement de Bart De Wever était le résultat logique de la "diabolisation" du président de la N-VA par les socialistes francophones et par la presse.

LaLibre.be a demandé à Alain Destexhe de bien vouloir développer son analyse dans un "article d'opinion". Le voici.

Malgré les polémiques récentes, malgré la résistance francophone, le parti de Bart De Wever a repris trois points dans le dernier sondage La Libre-RTBF (39%).

Personne ne sait où s'arrêtera l’irrésistible ascension du parti nationaliste. Dangereuse ? Sans doute. Contagieuse ? Certainement. J'entends un nombre croissant de francophones de Flandre me dire "on vote pour lui parce qu'on en a marre des socialistes wallons". J'entends des Bruxellois affirmer leur rejet du nationalisme flamand tout en assumant adhérer à son programme socio-économique.

Pourtant, à de rares exceptions près, le monde public francophone a décidé de traiter le "phénomène" Bart De Wever sur le mode exclusif du scandale, de la dénonciation morale et de la réprobation.

Fasciste? Raciste? Homophobe?

Son nationalisme flamand ? Cherchez du côté du fascisme et de la Seconde guerre mondiale, surtout pas du côté d'une Wallonie dirigée depuis des décennies par un système clientéliste PS honni par la Flandre de droite et du centre (qui représente 80% de l'électorat).

Sa politique musclée vis-à-vis des étrangers ? Cherchez du côté du racisme. Pas d'une Flandre qui n'a jamais digéré l’octroi du vote des étrangers imposé par les francophones. Pas d'une Flandre qui veut mieux contrôler une politique migratoire qui a fait de la Belgique un pays plus ouvert non seulement que tous ses voisins mais aussi que les USA, le Canada ou l'Australie.

L'interdiction pour un fonctionnaire communal de porter un tee-shirt évoquant l'homosexualité ? Le type ne peut être qu’homophobe. Pour Magnette, "Bart De Wever avait touché le fond mais il creuse encore". Pourtant l'ombudsman du Standaard, connu pour ses opinions de gauche, a donné raison au leader de la N-VA. Quel journal francophone en a parlé ?

De Wever conteste la décision de la Ville d'Anvers de présenter, 60 ans après les faits, des excuses pour la déportation des Juifs ? L'écrivain Pierre Mertens lui colle un procès pour rien moins que négationnisme, une affaire qui, heureusement pour l'éminent écrivain, a été classée par la justice.

De Wever organise une marche sur Anvers pour célébrer sa victoire ? Paul Magnette y voit des relents inquiétants des années 30 qui font penser aux marches de Nuremberg. Rien que cela. Bientôt, marcher en groupe en Flandre deviendra suspect. Le flambeau est déjà interdit. Et Magnette qui chante l'Internationale à pleins poumons le poing levé ? "Du passé faisons table rase, l'Internationale sera le genre humain." Pas celui des dizaines de millions de morts commis par les chantres de cette idéologie. Qui s’indigne de cette insulte aux victimes du socialisme réel?

Bref, De Wever, c'est le mal absolu...

Et même lorsque le Roi, bien mal inspiré ce jour-là, en vient à évoquer les années 30, beaucoup de francophones applaudissent cette comparaison erronée. Les Flamands ne comprennent pas. Moi non plus.

Bref, Bart De Wever, c'est le Mal absolu. Rien ne lui est épargné et il ne fait jamais rien de bien. A-t-il besoin de quelques semaines pour former sa coalition à Anvers ? Il est en train d'échouer. Réduit-il le nombre d'échevins (désormais dix fois moins nombreux à Anvers qu'à Bruxelles) ? La mesure de bonne gouvernance n’est pas reconnue dans son cas. Choisit-il une femme d’origine étrangère parfaitement intégrée comme échevine (une qui ne ressemble pas à nos communautaristes forcenés bruxellois). Sans doute une manœuvre de diversion qui ne méritera pas d’être relayée par les médias francophones. Dénonce-t-il les montages financiers du MOC et de l’ACW ? Plutôt que d’enquêter sur la réalité des accusations, la presse l’analyse sous l’angle d’une manœuvre politicienne.

Article après article, éditorial après éditorial, De Wever et son parti n'y sont jamais décrits dans les termes normaux du débat démocratique mais comme des acteurs excessifs, extrémistes, populistes, et plus récemment comme incarnant un "fascisme soft", pour reprendre un propos d’Yvan Mayeur.

Le comble étant atteint par un journaliste d'un grand journal vespéral qui écrit qu'à force de provoquer, si quelqu'un s'en prenait physiquement à Bart De Wever, ce dernier l'aurait bien cherché ! Avez-vous entendu les protestations de ses confrères ? Le Conseil de déontologie a-t-il été saisi ?

Insultant pour de nombreux Flamands

Vu de Flandre, tout cela semble excessif, déplacé, faux et insultant pour une majorité de Flamands qui ne sont ni socialistes, ni fascistes en herbe. Ce qui est perçu au Sud du pays comme de la juste indignation morale est vécu au Nord comme de la pure calomnie. Une attitude qui renforce l’adhésion au discours de rupture de la N-VA. Les autres partis flamands sont aussi atterrés par le traitement que la presse francophone réserve au leader de la N-VA. Le moins que l'on puisse dire est que nous ne leur facilitons pas la tâche.

Notre incapacité à dépasser une vision caricaturale de la N-VA sans débattre – pour le combattre – de son projet politique témoigne en tous cas de la prégnance d’un discours véhiculé par la Gauche. A nous de savoir distinguer le bon grain (des critiques souvent objectives sur les faibles performances wallonnes et bruxelloises) de l’ivraie (un nationalisme excessif). Le succès de la N-VA, c’est aussi la conséquence de nos échecs à redorer le blason des entités francophones et à combler l’écart économique avec la Flandre.

En attendant, chers camarades socialistes, chers journalistes bien pensants, chers résistants en chambre, continuez à creuser la tombe de ce pays en feignant de ne pas comprendre pourquoi de plus en plus de Flamands votent pour la N-VA et son grand timonier.

Alain Destexhe

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