Opinions POÈTE, ROMANCIER, MUSICIEN

Je connais mal la réalité des éditeurs. Tout de même, je les sais très actifs en Belgique. Je sais aussi que si la France ne refuse pas d’éditer des auteurs belges, elle supporte mal que les livres édités en Belgique entrent sur son incomparable territoire républicain. Je m’en tiendrai donc, succinctement, qu’aux seuls auteurs, et ce, forcément, de la façon la plus subjective.

Nous sommes censés parler la langue française –une des langues les plus ardues qui soit. Des pédagogues, dont on peut présumer qu’ils la connaissent bien, en enseignent l’usage. Un résultat évident: l’illusion pour beaucoup qu’il leur est possible d’écrire n’importe quoi. Tenez, on a vu, depuis quelques années, fleurir le genre de la nouvelle. Plutôt mauvais, le résultat: un champ de tulipes dont les fleurs avaient surgi de bulbes incertains. Les auteurs, manifestement, ignoraient que ce genre est un des plus exigeants et des plus difficiles à pratiquer. Mais quoi? La nouvelle est courte, et le livre long – le livre qui a le privilège d’être protégé par le temps nécessaire à le rédiger. Mais les privilèges ont pour vocation d’être abolis. Beaucoup donc se font donc auteurs et acceptent d’endurer ce qu’un mien ami appelle le côté corvéeux de l’entreprise. Pour qui a l’habitude des livres, la peine mise à écrire s’éprouve déjà dès la troisième page, plus nettement à la trentième; il est rare que l’on parcoure la trois centième. La plupart de ceux qui veulent écrire, et écrivent, semblent ignorer qu’écrire un livre est un métier, et des plus difficile. Un métier comme de faire une pendule, note La Bruyère. Un métier s’apprend – et, en fin de compte, s’apprend seul. Et quoi de plus pénible que la solitude, particulièrement, semble-t-il, à cette époque où fleurissent les ateliers d’écriture?

Classique: trois choses sont nécessaires pour réussir un bon livre: le talent, l’art et le métier, c’est-à-dire, écrit Joubert, “la nature, l’industrie et l’habitude”. Bien vu, bien dit. Cela limite le nombre de vrais écrivains – et je remarquerai que ce mot est de ceux dont aiment s’affubler jusqu’aux plus évidents plumitifs – des gens (ils sont nombreux) qui se veulent de l’assurance et une brosse à reluire. Certes, il serait bon que l’on se persuade qu’“un livre n’est un événement que pour celui qui l’écrit. Pour s’éviter des mécomptes, écrit Cioran, plus d’un auteur devrait y penser et s’en imprégner; il est vrai, ajoute-t-il, que, s’il s’en persuadait, il cesserait d’écrire.” À voir l’afflux des livres dans les librairies, ils sont légion ceux qui, écriveurs d’occasion ou non, se tiennent pour dépositaires de vérités incomparables et gratte- papier de génie. Rien de neuf sous le soleil: déjà Voltaire déplorait cette abondance d’auteurs. De nos jours, et c’est sûrement regrettable pour l’art d’écrire, “un livre(de l’avis de Levinson), c’est ce avec quoi ils font un film pour la télé”. Nous en sommes là. Ou il est d’un grand comique, ou d’un non moins grand désagrément, que d’entendre de pompeux imbéciles affirmer avec feu (et ce fut le cas, la semaine dernière), que Stendhal avait eu l’honneur d’être distingué par le cinématographe. Le plaisir du beau style – quel qu’il soit – aurait-il à ce point décliné, et chez l’auteur, et chez le lecteur? Bien mauvais indice pour la qualité d’une civilisation. La presse nous enduit trop souvent de sa pommade émolliente. Pourtant celle des crétins serait la bienvenue. La Belgique francophone, nous assure-t-on, est la terre où vibrent le plus d’individus concernés par l’écriture. Il est vrai qu’on y trouve quelques excellents écrivains, un nombre considérable de bons, et une foule d’écriveurs –une ratatouille que l’on voit frémir dans le profond fait-tout du Salon du Livre. Cela est dans l’ordre des choses. Ce qui est espéré plus que tout est que les lecteurs montrent du talent.

(*)“Sol majeur, montagne d’or”, “Portrait d’un roi dépossédé, Sarah”…

© La Libre Belgique 2001