Opinions

Une opinion de Riccardo Petrella de l'Institut Européen de Recherche sur la Politique de lʼEau (IERPE).

L’appauvrissement est le produit de la société. Dès lors, pour l’éradiquer, il faut changer, à la racine, les règles, les institutions, les pratiques qui en sont à l’origine.

Lisser la surface de la pauvreté ne sert pas à grand-chose. La critique de Gilles Milecan ("La Libre", samedi 27 et dimanche 28 décembre 2014, p. 56) envers le maire d’Angoulême qui a fait grillager les bancs où les SDF osaient s’allonger pendant la nuit, est juste et nécessaire. Il faut aller au fond des problèmes, écrit-il. Apparemment c’est très difficile de le faire, car la pauvreté ne descend pas du ciel comme la neige, ni est-elle un fait de nature. Elle est le produit de la société. Dès lors, pour éradiquer la pauvreté il faut changer, à la racine, les règles, les institutions et les pratiques sociales qui dans nos sociétés sont à l’origine des processus d’appauvrissement.

On peut, cependant, le faire. Après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’au milieu des années 70, les inégalités socio-économiques entre les personnes et les régions au sein des pays de l’Europe occidentale ont diminué. Les sociétés scandinaves ont été à l’avant-garde. Elles ont pratiquement éliminé la pauvreté. La société des droits et l’Etat-providence avaient commencé à affaiblir les causes structurelles de la pauvreté. Ils étaient inspirés par les principes de la justice sociale et, de la sécurité sociale pour tous (au-delà de l’assistance sociale). La redistribution du revenu monétaire n’a été qu’un instrument. Plus importantes encore ont été la production et la diffusion du revenu social commun. Au fait, la pauvreté ne se traduit pas uniquement et principalement par le manque de pouvoir d’achat. Elle est surtout fabriquée par des sociétés et des économies injustes et inégalitaires, celles qui produisent une richesse qui appauvrit le grand nombre et enrichit le petit nombre.

Ce qui explique pourquoi, aux Etats-Unis, une société parmi les plus riches au monde depuis au moins un siècle, l’inégalité de revenus a été et reste la plus élevée parmi les pays "développés" (d’après le coefficient Gini, qui mesure la distribution des revenus au sein d’un pays. Il varie de 0 à 1, le 1 indiquant une distribution la plus inégalitaire (le Danemark et la Suède obtiennent les meilleurs résultats à ce titre). Depuis que les sociétés européennes ont démantelé l’Etat-providence à partir de la fin de la décennie 70 et laissé le commandement de l’économie mondiale aux forces prédatrices de la finance spéculative, les facteurs générateurs des processus d’appauvrissement l’ont à nouveau emporté. Ces vingt dernières années le retour de la "grande pauvreté" dans nos villes et nos campagnes est le fait marquant du changement de nos sociétés : les riches sont devenus plus riches et les pauvres plus pauvres. L’Office statistique de l’Union européenne a chiffré à 123,4 millions en 2013 le nombre de pauvres au sein de l’UE, alors que la part de la richesse revenant aux plus riches est augmentée. Faire croire à l’opinion publique que tout reviendra comme auparavant grâce à une reprise de 1 ou 2 % de la croissance économique est pure mystification. Si les pays les plus forts voient leur croissance compétitive "reprendre", elle ne sera bénéfique qu’aux couches sociales déjà favorisées.

En outre, dans le cadre d’un système axé sur la compétitivité, notamment financière et fiscale (le Luxembourg et la Belgique ne font que comme les autres !), l’éventuelle croissance se traduira par l’exportation de l’appauvrissement à partir des plus forts vers les pays les plus fragiles et vulnérables. Parmi les principaux facteurs structurels de l’appauvrissement dans nos sociétés au cours des quarante dernières années on doit mentionner, avant tout, la marchandisation de la vie qui a réduit toute vie (les semences, la connaissance, la terre, l’eau, l’air, les gènes…) à une "chose" y compris les êtres humains. Nous sommes tous devenus des "ressources humaines" (même les poètes, les artistes) dont le droit à l’existence (notamment à un revenu) a été étroitement conditionné à leur employabilité dépendante, à son tour, de leur rentabilité pour le capital (privé) investi.

Vient ensuite la privatisation des biens et des services essentiels et non-substituables pour la vie, desquels dépend l’accès aux droits humains, socio-économiques et civils (universels). Nous n’avons plus rien en commun, de public (exception faite de l’armée, de la police, de la magistrature et des prisons… mais pour combien de temps encore ?). L’appropriation et l’accumulation privées de ces biens et services (la santé, le logement, l’éducation, les caisses d’épargne, la monnaie, les transports collectifs, l’énergie solaire, l’eau…), ainsi que leur utilisation selon les mécanismes des marchés concurrentiels et des impératifs financiers à court terme pourront peut-être conduire à l’optimisation efficiente de leur gestion en termes de rentabilité. Il est, en revanche, certain qu’elles favoriseront les phénomènes d’appauvrissement en termes d’inégalité et d’injustice face aux droits et aux responsabilités.

On en vient au troisième groupe de facteurs : la privatisation du pouvoir politique. Si des millions de paysans, d’ouvriers, d’enseignants, de femmes, de personnes "différentes" se sont battus ces dernières décennies en faveur d’une démocratie participative, c’est surtout en raison du fait que notre démocratie représentative a perdu de sa substance. L’opinion mondialement répandue est correcte : le pouvoir politique réel n’appartient plus aux Etats mais aux grands groupes multinationaux privés commerciaux, industriels et financiers.

Or, on est pauvre surtout lorsqu’on est exclu de la participation au cours de l’histoire. On dit "pauvreté" mais on doit lire "exclusion" On est appauvri quand on nous fait croire que nous comptons davantage (et sommes heureux) en tant que consommateurs qu’en tant que citoyens.