Opinions
Une chronique de Jérôme Cauchies, pédopsychiatre.

Il manque parfois à celui qui veut aider l’humilité qui nous quitte quand on est face à l’insoutenable.

Etre parent c’est profiter de chaque moment, de chaque progrès, de chaque éclat de rire de ce(tte) petit(e) que vous avez imaginé(e) même avant sa venue dans la famille. Etre parent c’est, comme dirait Sartre, se sentir justifié d’exister. Etre parent c’est aimer sans condition, sans calcul, sans limite. On peut donc imaginer à quel point perdre un enfant est à n’en pas douter la pire épreuve qu’un être humain puisse rencontrer dans sa vie.

Quand on perd son enfant, on ne cesse pas d’être parent. On apprend à vivre le manque absolu, l’absence improbable de cet être que vous avez investi de toutes vos forces. Il faut apprendre à vire en absurdie, dans un monde dépourvu d’une partie de vous-même.

Il y a quelques années, une maman qui avait perdu sa petite fille de 6 ans dans un accident de voiture me confiait n’avoir gardé aucune photo d’elle. Voir son enfant lui était insupportable. Elle avait assisté, impuissante, à la mort de son enfant en direct. Quelques consultations plus tard, cette maman avait oublié qu’en ouvrant son GSM la photo de sa petite apparaissait. C’était ça sa souffrance. Elle était partagée entre fuir la réalité et ce désir de tout effacer, de se rapprocher de la personne qui lui manquera plus que tout au quotidien désormais. Et face à autant de souffrance on ne peut témoigner que de notre humilité et du respect immense induit par cette authenticité désarmante. Les mots qui soulagent n’existent pas. Notre silence est alors comme un écho au vide, à l’absence, à l’absurdité de la vie.

La célèbre chanson d’Eric Clapton "Tears in Heaven", "Les larmes au paradis", est un témoignage poignant d’un père qui tente de gérer la perte de son enfant. Son fils, Conor, âgé de 4 ans, meurt des suites d’une chute du 53e étage par la fenêtre de son appartement. Les paroles émouvantes qu’il écrira alors nous permettent de mieux comprendre l’intensité de la culpabilité qui était la sienne. "Je dois être fort et continuer à vivre car je n’ai pas ma place au paradis." Pour lui, le fait de ne pas avoir pu empêcher le drame est comme une plaie béante qui ne guérira jamais et interdit tout espoir de se retrouver près de son fils, dans cet au-delà, au royaume des innocents. Finalement, il ne lui reste que cette chanson pour communiquer avec lui, pour lui faire comprendre, là où il est, tout l’amour qu’il a pour lui, tous ces mots qu’il aurait voulu partager avec lui, la paix à laquelle lui comme père n’aura pas droit.

La culpabilité est très souvent un dénominateur commun chez les parents orphelins de leur enfant. Les causes de ce sentiment sont diverses : coupable de ne pas avoir empêché le pire, coupable d’être en vie, coupable de continuer à vivre, coupable de vivre toute simplement. Et puis il y a les années qui passent et qui donnent du relief à cette vie qui n’est plus. On s’imagine l’enfant vivant et toutes ces choses qu’il vivrait. Ses réussites scolaires, ses amitiés, ses premières amours, ses rires, ses peines et ses joies alimentent l’imagination qui torture un peu plus le parent. Alors on croise parfois un enfant né dans la même année comme un rappel de ce qu’il n’a pas eu la chance de devenir. On réalise que le manque ne disparaîtra jamais. Le réel n’est plus qu’un couloir qu’on emprunte avec peine et qu’on fuit par nécessité.

Quelles responsabilités la société a envers ces parents en deuil ? J’en vois deux essentielles et complémentaires : la première est une présence sans faille en étant juste là, sans prétention de régler quoi que ce soit. Un deuil ne se traite pas, il se vit. La deuxième est de ne jamais prononcer des mots qui pourraient entraîner un quelconque sentiment de culpabilité chez le parent. Ce qui manque parfois à celui qui veut aider c’est l’humilité indispensable qui nous quitte parfois quand on est face à l’insoutenable. La mort d’un enfant nous renvoie tellement à nous-même, à notre enfance, à notre propre mort. Perdre son enfant c’est une lumière qui s’éteint au fond de soi, une promesse qui disparaît.