Opinions Mais où est passée la cohérence entre les objectifs et les outils qui prévalait en 1957, quand on a signé le Traité de Rome ? Un changement radical de politique s’impose à l’Union européenne. Une opinion de Geneviève Savigny, paysanne en Haute Provence (France) et m embre du comité de coordination de la Coordination européenne Via Campesina


L’agriculture, source de l’alimentation et de nombreux produits utiles à la vie humaine, concerne toute la société. Nul doute qu’il y avait une sorte de consensus entre le monde agricole, les responsables politiques et la société dans son ensemble sur le rôle des agriculteurs et les objectifs d’une politique agricole, lorsque le traité de Rome, signé en 1957, a posé les bases d’une première politique agricole commune. Il fallait d’abord assurer la sécurité alimentaire des populations, et pour cela produire plus, moderniser les fermes mais aussi équiper les maisons du confort déjà présent en ville, dans des familles paysannes où souvent cohabitaient plusieurs générations. Les objectifs de départ et les outils étaient cohérents; accroître la productivité de l’agriculture, assurer un niveau de vie équitable à la population agricole, stabiliser les marchés, garantir la sécurité des approvisionnements, et assurer des prix raisonnables aux consommateurs. L’alimentation bon marché permettrait de maintenir les salaires bas et favoriser le développement industriel de l’Europe.

 

On a choisi d’exporter

Le succès rapide de cette politique a en effet permis de produire beaucoup et de baisser fortement le coût de l’alimentation dans le budget des ménages, mais a amené les crises de surproduction dès le début des années 70 et l’explosion du budget pour le stockage et le désengorgement du marché. On aurait pu changer les objectifs politiques, s’intéresser aux problèmes créés par les modes intensifs de production sur l’environnement et s‘inquiéter de l’impact de l’exode rural sur la vie dans les campagnes et sur l’emploi. On a choisi d’exporter. Pour certains chefs d’Etat, comme Jacques Chirac après la crise pétrolière de 1973, l’agriculture devait être le pétrole vert de la France.

Cette option a été renforcée en Europe au long des réformes opérées sur la PAC au cours des années; 1992 voit les prix garantis remplacés par des prix nivelés au cours mondial que la PAC va compenser par des aides directes. Ces subventions seront distribuées à l’hectare ou à l’animal produit - sans plafonnement, aggravant les disparités entre agriculteurs et systèmes de production. Les réformes de 2003 puis de 2008 et 2013 ont renforcé la soi-disant "orientation sur le marché" en déconnectant les soutiens versés aux agriculteurs des productions réalisées, pensant que les agriculteurs écouteraient les "signaux du marché" pour changer leurs productions. Les outils de régulation des marchés ont été démantelés ou réduits drastiquement.

La compétition

C’est oublier que les investissements sont très lourds et que, lorsqu’on a installé une salle de traite neuve, on ne peut pas passer à la production du cochon, parce que ça marche mieux à un moment donné. Les équilibres sont fragiles : une surproduction minime peut faire s’effondrer les cours, comme on le voit pour les producteurs laitiers, au fond d’une crise depuis le démantèlement des quotas laitiers en 2015, un système de gestion de l’offre qui, bien qu’imparfait, a permis d’assurer des prix corrects tant pour les producteurs que pour les consommateurs pendant plusieurs années. L’abandon des outils d’intervention sur les marchés, voulu par l’idéologie libérale, rend les prix de plus en plus volatils et le revenu des agriculteurs incertain, sans aucun bénéfice pour les consommateurs.

On nous dit que l’agriculture doit être compétitive, sous-entendu sur les marchés mondiaux. On oublie que la compétition implique des gagnants et des perdants. Et les perdants sont de plus en plus nombreux en agriculture comme dans les autres secteurs, entraînant un rejet grandissant de l’Europe.

Les dégâts sur l’environnement et les conditions sociales sont de plus en plus visibles, et on s’aperçoit maintenant que les politiques successives ont perdu de vue l’objectif alimentaire de la PAC. Des millions d’Européens pauvres n’ont pas accès à une alimentation de qualité et les problèmes de santé liés à l’alimentation (obésité, diabète) explosent.

L’Union européenne peine à opérer le changement radical de politique qui s’impose.

Des sondages, le succès des systèmes alternatifs de distribution alimentaire de produits locaux, montrent qu’il existe une véritable demande pour un changement qualitatif. Mais les aspirations des citoyens sont peu audibles face à la présence massive des lobbies auprès des institutions européennes dans un système organisé de façon tout à fait légale de représentation des "parties prenantes", où l’industrie agroalimentaire et l’agriculture industrialisée sont représentées de façon écrasante et antidémocratique.

Parce que cela touche tout le monde à travers l’alimentation, la santé, les paysages, la vie dans les campagnes où on aime se promener, l’agriculture est LA politique où doivent s’exprimer les citoyens. Quelle orientation doit prendre l’agriculture européenne dans les années à venir : veut-on des fermes-usines ou veut-on développer une agriculture paysanne et locale qui utilise la terre de façon respectueuse et valorise le travail ? Veut-on alimenter les citoyens ou exporter des matières premières sur un marché spéculatif ?

Il est indispensable qu’aujourd’hui, le consommateur-citoyen s’intéresse non seulement à son alimentation, mais fasse le lien entre ce qu’il mange et les modèles de production, et fasse entendre sa voix auprès des décideurs, aux niveaux local, national et européen. Ainsi, la Commission européenne a lancé une consultation en ligne sur son site, où tout un chacun peut exprimer ses préférences pour la prochaine réforme déjà en discussion, et les élections importantes qui se tiendront dans plusieurs pays européens ces prochains mois devraient aussi aborder le débat agricole et alimentaire.

La Coordination européenne Via Campesina qui défend une agriculture à dimension humaine, paysanne et écologique, manifestera ce samedi 25 mars à Rome pour revendiquer des politiques publiques agricoles et alimentaires au service des populations et non de quelques multinationales, aux côtés d’une vaste coalition qui réclame une réorientation radicale de notre Europe, démocratique et solidaire, à l’occasion des 60 ans du traité de Rome.