Opinions

ALAIN ERALY

Professeur de sociologie et de gestion à l'ULB.

Ex-directeur de cabinet à la Région bruxelloise.

Auteur de `Le pouvoir enchaîné´ (1).

Avant d'embrasser une courte mais intense carrière dans les coulisses du pouvoir, Alain Eraly avait déjà une petite idée des difficultés qui l'attendaient. Ingénieur commercial et sociologue, il étudiait depuis des années les organisations et avait assumé dans le passé diverses fonctions de gestion au sein de son université. Il était donc bien conscient en coiffant la casquette de directeur de cabinet à la Région bruxelloise des écueils qui émaillent les processus de décision et des obstacles à surmonter pour arriver à réformer les structures de pouvoir.

Il allait pourtant rapidement réaliser que le système politique est encore plus complexe qu'il l'imaginait, qu'il est régi par des règles particulières, qui n'ont que peu de liens avec celles qui prévalent dans le monde de l'entreprise par exemple.

Aussi, après une courte période d'adaptation, il se mit à prendre des notes. Pour que cette expérience politique soit également une expérience intellectuelle. En toute liberté (il savait qu'il retrouverait sa place à l'ULB quoi qu'il arrive), il devait donc observer trois ans durant de ses yeux de béotien cet univers étrange pour tenter d'en saisir les régularités et les rouages. Au terme de cette expérience riche et originale, qu'il `vivait avant de l'observer et qu'il observait pour mieux la vivre´, il allait publier un ouvrage (1) décrivant, sans complaisance, la (dure) réalité du pouvoir.

L'essentiel de sa réflexion porte en effet sur ce thème. Ou plus exactement sur le soi-disant pouvoir tant les gouvernants, bien qu'ils focalisent l'attention des médias et du public, sont en fin de compte peu maîtres du jeu. `Je n'avais pas formulé de thèse au départ´, confie-t-il. Très vite, il va être frappé par le fait que le milieu politique présente une réflexivité supérieure aux autres, en particulier au monde économique. Pourquoi? Parce que les aspirations premières sont fort différentes, répond le sociologue. `Tous ceux qui entrent en politique constatent le décalage entre ce qu'il faudrait faire et ce qu'il y a moyen de faire. Une situation qui incite à la réflexion permanente.´ Et puis il y a une seconde raison. Le monde politique est une production sociale. Ses représentants passent leur temps à produire des représentations d'eux-mêmes à destination du public, soit directement soit par l'intermédiaire des médias. Ils sont en quelque sorte confrontés continuellement aux représentations que d'autres font d'eux-mêmes ou qu'ils véhiculent de leur plein gré. La représentation de soi est donc inhérente à la profession.

Alain Eraly regrette toutefois que cette réflexivité soit souvent gaspillée. `Elle ne débouche pas sur une capacité de réforme de ce monde par lui-même. Il s'agit d'une réflexivité teintée d'amertume car elle débouche le plus souvent sur un sentiment d'impuissance. Un peu comme pourrait l'éprouver un névrosé conscient de son état.´

En bon ingénieur commercial qu'il est, l'ancien directeur de cabinet s'accommode mal de ce fatalisme. Il s'est donc penché sur les causes de ce blocage. Pour lui, pas de doutes, cette situation résulte de la structure même de l'appareil politique. `Le monde politique est un vaste système composé de réseaux plus ou moins interconnectés´, commente-t-il. Ses acteurs sont pris dans un méli-mélo de liens qui rendent toute décision très complexe. C'est ce que le chercheur appelle la thèse des interdépendances. Et qui fait que le pouvoir est `enchaîné´. `Ce vaste système de réseaux ayant chacun leur propre logique rend l'exercice du pouvoir sans commune mesure avec l'autorité managériale classique. Les logiques y sont plus complexes, les réseaux plus diffus´, ajoute-t-il. Ce surplus de complexité expliquerait les piètres prestations des capitaines d'industrie parachutés dans l'arène politique.

Pour illustrer la mécanique d'une décision, Alain Eraly utilise la métaphore des caves et des étages. Toute décision politique dépend de ces deux niveaux. Dans un premier temps, le responsable développe un projet qui est conforme à l'idée qu'il se fait du bien commun. Mais dans le même temps, il ne peut pas ne pas tenir compte de l'impact de cette décision sur sa propre position et celle de son parti. Une décision qui aurait toutes les vertus pour la communauté mais qui provoquerait sa chute ou celle de son parti ne serait pas une bonne décision. `On ne peut oublier qu'on a affaire à une catégorie professionnelle qui gagne sa vie en faisant de la politique´, insiste l'universitaire.

Concrètement, cette double logique va faire qu'une décision politique tiendra compte à la fois de l'ancrage local du parti, de sa position médiatique, de la sensibilité des catégories professionnelles habituées à voter pour lui, des convictions des militants de base et enfin de l'avis des barons du mouvement.

Après ce premier exercice d'équilibriste, il faudra encore vérifier si la proposition passe les étages. Autrement dit, si l'administration assure un relais efficace, si le projet n'est pas bloqué par les autres ministres, si les lobbies ou les groupes d'intérêt ne le font pas capoter, si d'autres niveaux de pouvoir (commune par exemple) ne mettent pas leur veto et enfin si le projet ne passe pas à la trappe lors d'un marchandage de grande échelle à l'occasion d'un conseil des ministres.

On le voit, une décision n'est pas prise par une autorité toute puissante comme on le croit souvent. Elle émerge d'un réseau d'influences complexe. Les ministres sont des noeuds certes influents sur lesquels les caméras fixent leurs objectifs, mais ils sont loin de mener seuls la danse. Une position schizophrénique (l'homme politique est `esclave de ceux-là même qu'il prétend gouverner´) souvent éreintante observe notre interlocuteur.

Au terme de son périple, Alain Eraly est d'ailleurs convaincu d'une chose: les hommes politiques `roulent´ essentiellement pour le bien public. Le problème, c'est que si `l'objectif est vertueux, le chemin qui y mène lui ne l'est pas´.

Propos recueillis par

Laurent Raphaël

(1) Alain Eraly, `Le pouvoir enchaîné. Être ministre en Belgique´, éditions Labor, Liège, 2002.

© La Libre Belgique 2003