Opinions Une opinion de Christophe Ginisty @cginisty, professionnel de la communication


Aujourd’hui, nous avons quitté l’âge de l’information pour celui de l’émotion.


C’est fait, Donald Trump a été élu président des Etats-Unis. Au-delà du séisme politique que cela représente pour tous les commentateurs, il est sans doute utile de prendre conscience d’un truc essentiel : la victoire de Trump marque un tournant historique dans la pratique politique. C’est plus disruptif que tout ce que nous avons connu jusqu’à présent. Aujourd’hui, nous avons quitté l’âge de l’information et sommes symboliquement entrés dans l’âge de l’émotion.

Rien n’y a fait

Rendez-vous compte : Donald Trump a été élu malgré une campagne d’une férocité sans précédent de la part de tous les médias d’information aux Etats-Unis et ailleurs et ce, dans le pays le plus médiatisé du monde.

Les journalistes ont eu beau lui sortir des casseroles, le confronter à ses contradictions et ses mensonges, démonter argument après argument toutes ses promesses, rien n’y a fait. Les électeurs n’ont pas été influencés par ces informations et ont montré qu’ils s’en foutaient. La fameuse influence dont tout le monde parle à l’ère des réseaux sociaux a choisi son camp et a déserté les médias d’information.

Ces organes de presse qui représentent pourtant une force de frappe colossale ont fait la preuve, malgré eux, de leur impact perdu sur l’opinion, tout le monde est obligé de le reconnaître. Leur mission d’informer s’est brisée sur le mur de l’irrationnel édifié sur les émotions des membres du corps électoral. La victoire de Donald Trump est la défaite historique des médias traditionnels.

A contre-courant des médias

En 2008, les observateurs ont tous salué la campagne d’Obama sur les réseaux sociaux, disant qu’il avait déployé une stratégie fantastique en activant ces nouveaux territoires connectés. En réalité, c’est Trump qui parachève l’œuvre entamée par son prédécesseur en apportant la preuve qu’il est possible de gagner contre les médias d’information et que l’opinion ne se forme plus sur la base de leurs recommandations.

Ne croyez pas que nous soyons là face à quelque chose d’anecdotique : c’est un changement de paradigme et c’est structurel d’un point de vue sociétal. C’est sans doute la première fois de l’histoire depuis l’avènement des médias de masse dans la seconde moitié du XXe siècle qu’une conquête politique se réalise à contre-courant total de l’influence médiatique dominante.

Les foules connectées auxquelles j’avais consacré une édition de la conférence ReputationTime en 2014 sont devenues autonomes et se moquent de ce que leur recommandent les commentateurs professionnels. Ces foules sont devenues un média à part entière et s’auto-activent à partir du partage d’émotions et non plus d’informations.

Prendre de la hauteur

Nous vivons un moment historique qui doit nous interpeller. Car cette société de l’émotion, après avoir porté Trump à la Maison-Blanche, ne va pas en rester là. Ce que les Etats-Unis ont vécu, d’autres pays vont le vivre dans les prochains mois ou les prochaines années et la seule manière que nous avons tous d’éviter d’offrir à tous les populistes des marchepieds vers le pouvoir suprême est de retrouver le goût de la science de l’information.

Je le prêche depuis des années dans mon travail de professionnel de la communication à l’ère du Web social, notre avenir dépend en grande partie de notre capacité à accorder de l’importance à l’information, privilégier les faits aux sentiments, faire la part du vrai et du faux, préférer la vérité au vraisemblable et prendre de la hauteur pour pouvoir comprendre.

Faisons-le rapidement, car d’autres Trump sont en embuscade. A suivre…

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