Opinions

Une opinion d'un collectif de cinquante professionnelles, journalistes, universitaires, blogueuses, responsables d'associations (*).


Nous dénonçons la sous-représentation des femmes à la RTBF et demandons que le nouveau contrat de gestion renforce ce qui n’est que bonnes intentions, aujourd’hui, en imposant des objectifs quantifiables.

Il y a un mois, la RTBF lançait en grande pompe sa "nouvelle Première", sa chaîne-vitrine de l’information du service public de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Indépendamment même du contenu (il faut toujours un temps pour juger des changements), le "casting" était en soi très parlant : de 6h du matin à 22h le soir, les tranches horaires seraient pilotées par, dans l’ordre chronologique : Mehdi, François, Véronique, Bertrand, Laurent, Jérôme, Walid, Arnaud, Eddy, Didier, Philippe. Cherchez l’intruse !

Certes, avant 6h et après 22h, ce sont des femmes qui sont aux manettes pour bercer vos insomnies, et des femmes encore pour présenter les grands journaux de 8, 13 et 18h. Mais on comprend bien que ce n’est pas la même chose d’être au service de l’actualité ou de disposer de sa propre émission, où l’on décide des thèmes, des invité(e)s, des musiques que l’on fait découvrir… Et là il n’y a pas photo : la "nouvelle Première" a peut-être "l’esprit clair" (comme l’indique son slogan), mais elle a surtout l’esprit masculin.

Rien n’y fait

Dans le même temps, le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles débat du futur contrat de gestion. Les organisations de femmes n’ont pas été invitées et, lorsqu’elles ont demandé à être auditionnées, l’agenda était déjà bouclé. Cela fait pourtant des années que la sous-représentation des femmes dans nos médias, RTBF compris, est soulignée par diverses études, soutenues par l’AJP (Association des Journalistes professionnels) (1) ou encore par le CSA. Rien n’y fait : la "nouvelle Première" illustre de manière caricaturale les déclarations de Francis Goffin, directeur des radios de la RTBF : "En radio, ce n’est pas évident les voix de femmes, objectivement, pour des raisons de texture, c’est plus difficile que pour des timbres masculins. […] Les grands journaux de 8h, 13h et 18h sont présentés par des voix féminines. Ça apporte de la fraîcheur." Réagissant à la polémique provoquée par ses propos, il enfonce le clou : "Sachant que la diversité - quelle qu’en soit la nature - fait partie des valeurs du service public, […] nous avons été attentifs à la mixité de la nouvelle grille, tout en reconnaissant qu’elle est difficile à atteindre en radio, c’est bien connu, du fait de la tessiture des voix féminines." (2) On peut constater ci-dessus le résultat de "l’attention" donnée à la "mixité de la nouvelle grille"…

De son côté Corinne Boulangier, directrice de la Première, défend ses choix en dénonçant "le piège de choisir quelqu’un non pas sur sa compétence mais sur un critère de genre" (3). Faut-il en déduire que les femmes sont tout simplement incompétentes ? Elle ne va pas jusque-là, admettant qu’une réflexion serait utile autour d’un éventuel "plafond de verre", même si elle dit ne pas le voir (ce qui est la caractéristique même du plafond de verre : il est invisible).

"Fille ou femme de"

L’absence de volonté d’aller vers plus d’égalité ne concerne pas seulement les "voix féminines" : le problème existe tout autant dans la sous-représentation de femmes interrogées (et encore, elles le sont plus souvent comme "témoins" que comme "expertes"), la façon de les présenter (par leur prénom, comme "fille" ou "femme de"…) ou leur invisibilisation dans les sujets abordés (on peut ainsi parler de la "pauvreté des familles monoparentales", des "temps partiels" ou encore des "travailleurs en titres-services", sans jamais noter que selon les cas, de 80 % à 95 % des personnes concernées sont des femmes). Et, même si l’on considère que tout le monde peut parler de tout, un homme de l’avortement comme une femme de rugby, il existe cependant, de par les réalités de vie, des sujets et des approches qui ne sont soulevés que par des femmes. On l’a encore vu la semaine dernière autour de la question du non-paiement des pensions alimentaires.

Dans l’actuel Contrat de gestion (2013-2017), deux articles prévoient pourtant déjà une attention à l’égalité entre femmes et hommes. L’article 5 stipule que la RTBF s’engage à être "active dans le respect du principe de non-discrimination, et plus spécialement dans la promotion de la diversité et de l’égalité entre les femmes et les hommes et dans la lutte contre les messages et stéréotypes sexistes ou homophobes". L’article 6 ajoute que "la RTBF doit également […] s’intéresser, de manière transversale dans l’ensemble de ses programmes, et plus spécifiquement dans ses programmes d’information et d’éducation permanente, aux enjeux de société importants, tels que […] l’égalité des femmes et des hommes, la lutte contre les discriminations et contre les stéréotypes sexistes". Le nouveau contrat de gestion devrait donc reprendre et renforcer ces bonnes intentions en imposant cette fois des objectifs quantifiables, mais on voit bien que cela ne suffira pas.

Ô miracle

Il faut une réelle volonté politique, à tous les étages du service public, depuis les ministres et le Parlement de la fédération Wallonie-Bruxelles jusqu’aux responsables à tous les niveaux de la RTBF elle-même, en passant par le CSA et des associations d’usager(e)s, pour que ces belles déclarations soient traduites dans la réalité de ce qu’on peut voir et entendre dans nos médias publics.

Le site Expertalia.be propose désormais un large éventail de femmes (et d’hommes "issus de la diversité") qui peuvent aborder des sujets sur lesquels les journalistes ne font pas spontanément appel à elles. On peut se féliciter que la RTBF y soit associée. Mais on peut aussi imaginer des émissions présentées en binôme homme/femme avec la consigne de veiller systématiquement à la mixité des invité(e)s. Sans vouloir porter atteinte à la liberté éditoriale par des quotas, on peut mettre en place des formations des équipes, avec un suivi et un bilan chiffré, car l’invisibilité des femmes passe elle-même souvent inaperçue.

La RTBF devrait rendre compte chaque année des avancées sur ces questions au CSA et au Parlement. Il est donc important de fixer des objectifs chiffrés qui permettront d’évaluer les progrès. Mais pour cela, il faut que les pouvoirs publics donnent les moyens nécessaires afin de soutenir toute initiative sur l’augmentation de la présence des femmes à la RTBF. Un exemple de bonne pratique ? L’émission quotidienne d’Arte "28 minutes" a décidé de s’imposer d’avoir tous les jours, quel que soit le thème abordé, au moins une femme sur le plateau. Et ô miracle, jour après jour, cela se révèle tout à fait praticable.

(*) Signatures : Cinzia Agoni, porte-parole du GAMP Latifa Ait-Baala, vice-présidente Femmes MR Myriem Amrani, conseillère communale PS Alicia Arbid, coordinatrice d’AWSA-Be Hafida Bachir, présidente de Vie Féminine Maryam Benayad, journaliste Cécile Bertrand, cartooniste Anne Boulord, journaliste Carmen Castellano, secrétaire générale des Femmes Prévoyantes Socialistes Josiane Corruzi, directrice ASBL Solidarité Femmes Céline Delforge, députée bruxelloise Ecolo Dominique Deshayes, coordonnatrice droits des femmes Amnesty Belgique Dominique Devos, comité de Liaison des Femmes Marie-Sophie Devresse, professeure à l’UCL et vice-présidente de la LDH Christiane Dewan, directrice du Collectif des Femmes Ariane Dierickx, directrice générale de l’ASBL L’Ilot Ghaliya Djelloul, sociologue (CISMOC/UCL) Béa Ercolini, TPAMP et Beabee Pascale Falek, docteur en Histoire Pauline Forges, LCR Elisabeth Francken, auditrice de la Première depuis 1964 Monia Gandibleux, coordinatrice de l’asbl MIEC jeunesse Seyma Gelen, féministe antiraciste Anne Grauwels, Points Critiques (UPJB) Cristal Huerdo Moreno, enseignante à l’Université Saint-Louis Irène Kaufer, blogueuse féministe Rabab Khairy, Coordinatrice à Les Grignoux et administratrice de La Ligue des Droits de l’Homme Zakia Khattabi, Présidente d’Ecolo Dorothée Klein, présidente des Femmes CDH Sandrine Lana, journaliste Véronique Laurent, journaliste Manon Legrand, journaliste Isabella Lenarduzzi, Jump Christine Mahy, secrétaire générale du RWLP Elli Mastorou, journaliste Reine Mercelis, Synergie Wallonie Elisabeth Mertens, journaliste Maria Miguel-Sierra, la Voix des Femmes Aniko Ozarai, journaliste à No Télé Sabine Panet, rédactrice en chef d’Axelle magazine Valérie Piette, historienne ULB Perrine Pigeon, ex-journaliste et Présidente de la Maison plurielle Nadine Plateau, présidente de la Commission enseignement du CFFB Donatienne Portugaels, présidente du MEFH, Mouvement pour L’Egalité entre les Femmes et les Hommes Laure Rosier, professeure à l’ULB Caroline Sägesser, collaboratrice scientifique CIERL (ULB) Sarah Sepulchre, chargée de cours à l’Ecole de communication (UCL) Fatoumata Sidibé, députée bruxelloise Défi Simone Susskind, députée bruxelloise PS Viviane Teitelbaum, présidente du CFFB Corinne Torrekens, chercheuse, Diversity (ULB) Candice Vanhecke, journaliste Axelle Verstraeten, journaliste Camille Wernaers, journaliste Irene Zeilinger, directrice de l’ASBL Garance

(1) Ce que le rapport de l’étude du Global media monitoring project résumait de manière saisissante en 2010 : "En Fédération Wallonie Bruxelles, l’info efface une femme sur deux" Pour les détails voir http://www.ajp.be/gmmp

(2) La Libre, 5 mai 2017

(3) Le Soir, 19 mai 2017