Opinions
Une opinion de Jean-Pol Poncelet, ancien ministre de la Défense et de l'Energie. Membre de l'Académie royale de Belgique. 


Comment admettre l’option prise par la Belgique d’une "double capacité opérationnelle" des futurs avions, soit conventionnelle et nucléaire ? Seuls les avions américains pourront larguer des bombes nucléaires américaines.


Les hasards du calendrier politique belge créent une concomitance bien inattendue, que personne n’a pourtant soulignée, qui illustre l’inconséquence du gouvernement fédéral s’agissant de deux questions essentielles.

D’une part, la majorité veut procéder au remplacement des chasseurs-bombardiers de la Défense et d’autre part, elle entend confirmer la fermeture prochaine de toutes les centrales électronucléaires. Quel lien, me direz-vous, entre ces deux dossiers, qui vaille mon indignation ?

Fin du nucléaire pour l’électricité

La fin programmée du recours à l’énergie nucléaire est inscrite dans une loi de janvier 2003 dont on connaît la genèse : il s’agit de la rançon payée alors aux écologistes par M. Ver-hofstadt pour prix de leur soutien à la coalition qu’il construisait contre les démocrates-chrétiens. Les quelques-uns qui ont lu cette législation savent qu’elle va bien au-delà de l’arrêt des réacteurs actuels. Elle bannit purement et simplement tout usage de la fission nucléaire pour la production d’électricité. Pour ses auteurs, une loi s’imposait pour éviter ce qu’ils considèrent comme le mal absolu, l’apocalypse annoncée : il leur fallait empêcher à tout prix les prétendues dérives d’une technologie nucléaire dont on feint d’ignorer qu’elle fournit depuis quarante ans plus de la moitié de notre électricité.

Revêtu aujourd’hui d’un habit climatique, ce choix confirmé a tout d’une escroquerie intellectuelle. Même si le recours à de nouvelles capacités - nécessairement gazières - pouvait être limité, soit par des mesures d’économie drastiques, soit grâce à l’usage intensif d’énergies renouvelables, tout nouveau kWh d’origine fossile introduit sur le réseau électrique augmentera les émissions de gaz à effet de serre alors que nous avons le devoir impératif de les réduire au plus vite. Par ailleurs, le gaz sera importé : négliger la conséquence géopolitique d’une dépendance russe accrue, c’est s’exposer demain, implacablement, à la menace d’un chantage attendu face auquel la vertu climatique revendiquée sera de bien peu de secours. Demandez donc aux Ukrainiens ce qu’ils en pensent…

Oui à des bombes nucléaires US

Parallèlement, le gouvernement a lancé une procédure de remplacement des chasseurs-bombardiers F-16 des forces armées. Je n’ai personnellement aucune connaissance des aspects économiques et financiers du dossier des divers candidats et partant, aucune préférence pour l’un ou l’autre. Mais il me semble que la procédure est fondamentalement biaisée par l’engagement tacite du gouvernement de maintenir pour ses futurs avions une double capacité opérationnelle, conventionnelle et nucléaire. En clair, il envisage que le moment venu, des pilotes belges puissent larguer des bombes nucléaires américaines. Les avions pour ce faire ne pourront évidemment qu’être de la même origine.

La bombe, que Jacques Neyrinck avait si opportunément qualifiée de "machine infernale", est une invention diabolique. Elle menace d’extinction la planète entière. Le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), que la Belgique a ratifié, engage les Etats parties à prendre des mesures efficaces dans la voie du désarmement nucléaire. Notre pays n’étant heureusement pas doté de l’arme, comment admettre dès lors que l’option d’une "double capacité opérationnelle" soit encore envisagée par la Belgique s’agissant de ses nouveaux avions ?

A la merci d’un Trump imprévisible

En fait, d’une part, le gouvernement conforte des mesures légales coercitives pour interdire l’usage pacifique de l’énergie nucléaire, qui offre une partie de la solution aux dérèglements climatiques. Et d’autre part, il entend garder ouverte l’option pour ses militaires d’être les complices d’un raid atomique ravageur décidé à Washington par un Donald Trump totalement imprévisible. Ce dernier vient d’ailleurs de revoir à la hausse la "posture" nucléaire des Etats-Unis, dont il veut moderniser l’arsenal, et n’exclut même pas l’idée d’une première frappe.

L’Allemagne, qui se présente comme un parangon de vertu environnementale, fait de même. La nouvelle coalition reporte ses engagements climatiques, qui ne sont toujours pas à portée après avoir pourtant déjà dépensé 500 milliards d’euros pour soutenir les énergies renouvelables. Elle abhorre l’énergie nucléaire civile, qui est bannie, mais trente ans après la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, c’est l’un des autres pays membres de l’Otan dont les avions gardent la double capacité, conventionnelle et nucléaire.

Un monde sans repères ni valeurs

On marche sur la tête. Continuer aujourd’hui à envisager activement une option nucléaire militaire tout en bannissant l’usage civil de l’énergie nucléaire n’est même pas machiavélique, c’est pathologique. C’est le symptôme d’un monde sans repères et sans valeurs, aveuglé par des slogans réducteurs et paralysé par la couardise. Nos parlementaires, par essence faiseurs de lois, devraient d’urgence se préoccuper de la thérapie.

Titre et chapeau sont de la rédaction. Titre original : Machiavel ou Hippocrate ?