Opinions
Une opinion de Pieter Lagrou, professeur d'histoire contemporaine à l'ULB. 


La controverse autour du nom "Macédoine du Nord", approuvé vendredi dernier par le Parlement macédonien, s’apparente à une danse autour d’un vide béant dans la conscience historique.


Contre toute attente, 19 octobre dernier, le Parlement macédonien a voté en faveur d’un changement de nom du pays, pour "République de Macédoine du Nord". La décision fait suite à un référendum organisé le 30 septembre. Pas moins de 91 % des voix allaient dans ce sens. Les adversaires à l’accord avaient appelé au boycott et pour eux, le taux de participation de 36 % revient à un rejet massif.

L’accord est plus impopulaire encore en Grèce, où les sondages indiquent 71,5 % d’opinions hostiles. Tsipras, le Premier ministre grec, et son homologue Zaev jouent leur survie politique en tentant de sortir d’une impasse qui dure depuis vingt-sept ans.

L’accord porte la promesse d’un début de stabilisation dans une région qui ne s’est toujours pas remise des guerres des années 1990.

Un trop-plein et un vide d’histoire

Mais de quoi donc la Macédoine est-elle le nom ? Pour le comprendre, Giorgos Antoniou de l’Université Aristote de Thessalonique et moi-même nous sommes rendus sur place avec une trentaine d’étudiants de nos universités respectives pendant la semaine qui a suivi le référendum, en parcourant la Macédoine géographique de Thessalonique à Skopje. La question macédonienne nous est apparue à la fois comme un trop-plein et comme un vide d’histoire. Le trop-plein d’abord. Côté grec, la référence à l’héllénité du royaume macédonien d’Alexandre le Grand relève de l’obsession.

En 1977, trois tombes royales furent découvertes sous un tumulus à Vergina, près de Thessalonique. C’est après un coup de fil du ministre de la Culture que l’archéologue en charge identifia sans l’ombre d’un doute Philippe II, père d’Alexandre, comme l’un des occupants. Le site est aujourd’hui un sanctuaire de l’héllénité sempiternelle de la Macédoine, mais l’identification des sépultures continue de faire débat. Mais quelle fut donc la langue que parlaient Philippos et Alexandros, et donc leur "ethnicité" ? Pourtant, l’historiographie grecque mit des décennies à passer d’un récit de la renaissance de l’Athènes de Périclès après deux millénaires de ténèbres, à un récit de continuité, incorporant l’Empire macédonien "barbare" et l’Empire byzantin dans sa généalogie. Les "Skopiotes" pour leur part n’en ont eu cure, jusqu’à récemment, d’Alexandre et de son père, qui, si leur héllénité fait débat, n’étaient en aucun cas des Slaves.

Les erreurs de la Macédoine

Pour Zhidas Daskalovski, militant du boycott du référendum, ce n’est qu’après le veto grec à l’adhésion de la Macédoine à l’Otan en 2008 que le gouvernement lança une vaste opération de récupération de l’héritage de la Macédoine antique, comme un bras d’honneur aux Grecs. Pour Daskalovski, qui se déclare partisan de l’entrée dans l’UE, il ne peut être question de se "prostituer" en acceptant d’accoler "du Nord" au nom qui fonde l’identité du pays.

Ivana Dragsic, militante pour la défense de l’espace urbain de Skopje, offre un tout autre récit du chantier géant "Skopje 2014" par lequel le gouvernement nationaliste de Nikola Gruevski a transformé la ville. Le projet a certes provoqué les Grecs à force de statues géantes d’Alexandre et de Philippe, mais les centaines de statues, plus kitsch les unes que les autres et la démesure des bâtiments néoclassiques, ont confisqué l’espace public et caché la vieille ville, pour un coût total de plus de 850 millions d’euros. Une grande partie de cette somme a été détournée.

Surtout, Skopje 2014 a consciemment détruit le projet d’urbanisme, suite au tremblement de terre de 1963, d’une ville ouverte et socialiste, liant les vieux quartiers ottomans au modernisme assumé du béton brut de la ville yougoslave. Gruevski se trouve actuellement en prison et le gouvernement Zaev a hérité du legs encombrant d’un patrimoine architectural et muséal pathétique.

L’échec bulgare

Ce qui nous ramène au vide d’histoire. L’identité macédonienne s’est construite en creux des échecs de ses voisins à obtenir leur ralliement. La montée du nationalisme dans l’Empire ottoman finit par compléter les identités confessionnelles par des identités linguistiques. S’estimant vivre sous un double joug, turc et grec-orthodoxe, dès 1870 les Bulgares cherchent à rallier tous les Slaves orthodoxes de la Roumélie orientale, dont les Slaves de Macédoine, dont le dialecte se rapproche du bulgare. La Bulgarie a tenté à quatre reprises d’annexer la Macédoine : en 1878, en 1912, en 1914 et en 1941. On doit reconnaître à la Bulgarie un flair certain pour choisir le mauvais camp. Et de l’incapacité bulgare à unir les Slaves du sud-est des Balkans naquit le nationalisme macédonien, au sein de l’État serbe, puis yougoslave, et au sein de l’État grec.

L’échec grec

Les Grecs furent à peine plus doués. La Macédoine n’apparaît sur le radar du nationalisme grec qu’après sa défaite en Crète en 1897, en prix de consolation. La Grèce l’obtint en 1913 et organise un échange de populations avec la Bulgarie, fondant la fiction légale qu’il n’y avait plus de minorité slavophone en Grèce.

Pourtant, en 2018, il y en a toujours plusieurs dizaines de milliers, malgré une répression sévère tout au long du vingtième siècle. Des centaines de milliers de slavo-macédoniens ont quitté la Grèce tout au long du vingtième siècle, d’autres se sont "hellénisés".

En 1923, 600 000 réfugiés grecs d’Asie mineure s’établissent en Macédoine, créant un conflit entre des autochtones non grecs et des Grecs non autochtones. La guerre civile de 1946 à 1949 fut autant un conflit ethnique qu’idéologique. Les villages abandonnés de Korestia sont aujourd’hui encore un témoignage saisissant de ces exodes.

Les clefs d’un avenir européen

La controverse sur le nom "Macédoine du Nord" s’apparente à une danse autour d’un vide béant dans la conscience historique. Si l’histoire ancienne suscite un tel engouement, c’est à cause de l’insécurité que la question de l’identité nationale au vingtième siècle inspire. C’est l’histoire des frontières aléatoires que les guerres successives ont érigées dans la région, l’histoire des déplacements de populations et des identités mouvantes qui en résultent.

En Macédoine, le défi n’est pas la défense d’une macédonité slave, mais l’inclusion du tiers de la population qui est albanophone et musulmane. En Grèce, il s’agit d’assumer la responsabilité historique d’avoir perdu les terres grecques d’Asie mineure et celle d’avoir acquis les terres slaves, turques et juives de Macédoine. Une conscience nationale pacifiée et donc de bons rapports de voisinage ne peuvent faire l’économie des questions qui fâchent et elles se situent à l’intérieur des frontières.

Ce n’est qu’ainsi qu’on pourra admettre qu’on peut être albanais, macédonien et grec tout à la fois, quel que soit le territoire sur lequel on habite. La Macédoine s’est efforcée de détruire toute trace de son passé yougoslave. La Macédoine et la Grèce répudient leur passé ottoman, mais n’est-ce en fin de compte pas dans ces passés yougoslave et ottoman que ces deux pays peuvent trouver les clefs de leur avenir européen ?